P endant les fêtes, les travailleurs de la Verrerie Duralex ont ouvert une boutique aux Halles du Châtelet, à Orléans. Les clients ont afflué pour soutenir ces salariés qui, en juillet dernier, ont repris leur entreprise en Société coopérative et participative (SCOP). Durant les premiers jours suivant la décision de justice validant cette reprise, les commandes ont bondi de 323 % !
Cet engouement reflète la solidarité instinctive des travailleurs envers ceux qui luttent pour préserver leurs emplois et contrôler leur outil de travail, dans un contexte de licenciements en cascade. Pour nombre de travailleurs menacés par la fermeture de leur entreprise, la perspective de sauver leur emploi grâce à sa transformation en SCOP ou en Société coopérative d’intérêt collectif (SCIC) est évidemment attractive. C’est parfaitement compréhensible et nous leur apportons toute notre solidarité. Ces expériences prouvent aussi que les travailleurs n’ont pas besoin de patrons pour faire tourner l’économie : pour fabriquer leurs produits, les distribuer et ouvrir leur magasin, les salariés de Duralex n’ont nullement souffert de l’absence de leurs anciens patrons et actionnaires. Cette démonstration est toujours bienvenue !
Le problème est que de nombreux militants de gauche s’imaginent qu’il suffirait de multiplier ce genre d’initiatives pour en finir avec le capitalisme. Le programme de la France Insoumise affirme par exemple que les « coopératives sont la pointe avancée de l’ambition démocratique dans le monde de l’entreprise ». Il ambitionne d’en faire un élément central de sa « bifurcation écologique et sociale » hors de « l’économie libérale ». En réalité, aussi positives que soient ces expériences, elles ne peuvent constituer une alternative viable à la propriété capitaliste, qui finit le plus souvent par les engloutir.
Les lois de l’économie de marché
En 2023, la France comptait 4500 SCOP et SCIC. Dans chaque secteur économique, ces structures se trouvent en concurrence avec d’autres entreprises (ou coopératives) sur le marché. A travers le monde, d’innombrables coopératives émergent chaque jour tandis que d’autres disparaissent. Le mécanisme de la concurrence élimine les unes au profit des autres.
Pour éviter la faillite, les travailleurs d’une coopérative doivent se plier aux lois de l’économie de marché, qui les contraignent à adopter les mêmes méthodes fondamentales que les entreprises capitalistes : ils en viennent à intensifier leur propre exploitation dans le but de gagner ou de conserver des parts de marché. Ce processus se fait au détriment d’autres entreprises (ou coopératives) et donc – indirectement – des salariés qui y travaillent.
Cette dynamique entraîne souvent une différenciation croissante entre des travailleurs qui dirigent et d’autres qui sont dirigés : des écarts de salaires importants et des inégalités de traitement apparaissent. Par ailleurs, si elles perdent des parts de marché, les coopératives doivent licencier, elles aussi. Si cela ne suffit pas, elles mettent la clé sous la porte ou se retrouvent rachetées par des groupes capitalistes.
Le cas de Scopelec en est une illustration frappante. Cette coopérative spécialisée dans l’ingénierie des communications et des réseaux, créée en 1973, était la plus ancienne et la plus grande SCOP de France. En 2022, lorsqu’Orange a rompu un contrat représentant 40 % du chiffre d’affaires de la coopérative, la direction de Scopelec a annoncé plus de 500 licenciements parmi ses 3 800 salariés. À cela s’est ajouté le reclassement « volontaire » de plus de 1000 salariés dans d’autres entreprises du secteur : ces travailleurs sentaient venir la faillite. Ce plan social n’a pas suffi à garantir la rentabilité de la coopérative. Mise en liquidation judiciaire, Scopelec a été rachetée par le groupe Circet, propriété d’un fonds d’investissement britannique. Ce rachat s’est traduit par plus de 1000 licenciements supplémentaires.
Un autre cas très médiatisé fut la lutte des travailleurs du site Fralib d’Unilever, fabricant du thé Eléphant, devenu Scop-Ti en 2014. Depuis 2021, plusieurs enseignes de grande distribution ont réduit les références de thé disponibles en rayon. Les paquets de thé coopératifs ont donc disparu de nombreux rayonnages. Avec l’explosion des prix de l’énergie et ces pertes de parts de marché, les difficultés se sont accumulées pour Scop-Ti. Les salaires ont dû être gelés et aucune prime n’a pu être versée. Alors que l’inflation faisait rage, les salaires réels des travailleurs de la coopérative ont donc lourdement baissé.
Nationalisations
Face à l’actuelle vague de licenciements, l’aile gauche de la CGT, « Unité CGT », avance un tout autre programme : « Il faut exproprier et nationaliser, sous contrôle ouvrier, les grands groupes industriels, des donneurs d’ordre aux sous-traitants ». Nous sommes parfaitement d’accord. Plutôt que de semer des illusions sur la possibilité de généraliser les coopératives sans s’attaquer à la grande propriété capitaliste, l’ensemble de la gauche et du mouvement syndical devrait mobiliser le mouvement ouvrier sur ce mot d’ordre.
La seule véritable alternative au chaos du marché est l’intégration de tous les grands leviers de l’économie au secteur public, dans le cadre d’une économie planifiée démocratiquement sous le contrôle des travailleurs. C’est la seule façon de mettre fin au chômage de masse et au gâchis de ressources provoqué par la concurrence capitaliste, tout en mettant à profit l’expérience et les compétences des travailleurs eux-mêmes.

