Depuis le 31 mai, l’Albanie est en ébullition. Des dizaines de milliers de personnes défilent régulièrement dans les rues aux cris de « L’Albanie n’est pas à vendre ! », ou encore « Vive l’Albanie ! Ni la mafia, ni l’oligarchie ! ».
Cette mobilisation visait initialement à défendre l’île de Sazan et la péninsule voisine de Zvërnec. Le gouvernement dirigé par Edi Rama veut en effet vendre ce sanctuaire de nombreuses espèces menacées (dont les flamants roses devenus le symbole de la mobilisation), à l’entreprise américaine Affinity Partners. Celle-ci appartient à Jared Kushner, le gendre de Donald Trump, et prévoit de ravager cette aire naturelle protégée pour en faire un complexe touristique ultra-luxueux !
Contre la corruption et l’oligarchie
Les premières manifestations ont éclaté aux abords du site lorsque les travaux ont démarré. La diffusion sur les réseaux sociaux d’une vidéo montrant leur violente répression par des agents de sécurité privée – sous le regard passif de la police – est rapidement devenue virale. Ce fut l’étincelle qui poussa des milliers d’Albanais dans la rue.
Depuis, la contestation n’a cessé de gagner en ampleur. Des dizaines de milliers de personnes ont manifesté dans plusieurs grandes villes : la capitale, Tirana, mais aussi Shkodra, Koritsa ou Vlora. Ce qui n’était au début qu’une opposition à un projet touristique s’est transformé en un immense mouvement social. Les manifestants réclament non seulement le départ du Premier ministre Rama, mais aussi celui du chef de l’opposition Berisha ; ils veulent chasser non seulement Trump, Kushner et leurs laquais albanais, mais aussi l’oligarchie tout entière. C’est le sens des slogans les plus répandus dans le mouvement : « L’Albanie appartient aux Albanais, pas aux oligarques ! » et « Rama en prison, Berisha en prison ! Révolution, révolution ! »
Ces manifestations ne sont le fruit d’aucun appel d’aucune organisation du mouvement ouvrier. Depuis la chute du régime stalinien en 1991 et la désastreuse transition de l’Albanie vers le capitalisme, la vie politique y est dominée par deux partis bourgeois : le Parti socialiste et le Parti démocrate. Le chômage et la pauvreté ont poussé 800 000 Albanais à émigrer, sur une population de 2,75 millions de personnes.
Faute d’alternative, la classe ouvrière albanaise a été contrainte de subir les dérives mafieuses d’une bourgeoisie corrompue jusqu’à l’os. La majorité des projets immobiliers sont par exemple menés par une poignée d’oligarques inextricablement liés aux différents gouvernements et, très souvent, au crime organisé. Le capitalisme a engendré une corruption endémique. L’Etat est passé maître dans l’art de dépecer le pays pour le vendre morceau par morceau à des multinationales étrangères. Ce mouvement dépasse donc la seule dénonciation de la corruption. En réalité, c’est toute la classe dirigeante et son système qui sont visés.
« Révolution, révolution ! »
La composition des manifestations reflète également leur potentiel révolutionnaire : on y trouve surtout des jeunes et des travailleurs ordinaires, dont beaucoup manifestent pour la première fois. A l’instar des mobilisations de cet automne au Népal, au Sri Lanka, au Bangladesh ou à Madagascar, cette « révolution des flamants roses » a été déclenchée par la jeunesse. Le drapeau pirate du manga One Piece, symbole des révoltes de la « Génération Z » à l’automne dernier, est d’ailleurs apparu à plusieurs reprises dans les manifestations albanaises.
Pour ne pas connaître la même fin que les vagues révolutionnaires qui ont secoué tous ces pays, les jeunes et les travailleurs d’Albanie doivent assimiler leur principal enseignement, que nous résumions dans un précédent article : « Sans la participation massive de la classe ouvrière, et sans une direction révolutionnaire à la tête du mouvement des masses, la bourgeoisie finira toujours par reprendre le contrôle. Malgré toute leur détermination, les mouvements “sans chefs et sans partis” ne font au final pas le poids face à la classe dirigeante, qui sait s’organiser pour défendre ses intérêts ». En Albanie comme ailleurs, seule une direction révolutionnaire pourra mener les masses à la victoire !

