Depuis sa fondation en 2016, la France insoumise (LFI) de Jean-Luc Mélenchon cristallise l’aspiration de millions de jeunes et de travailleurs à rompre avec l’austérité, les inégalités sociales, la destruction de l’environnement, les guerres et les oppressions. A gauche, LFI a supplanté les vieux partis « de gouvernement » (PS et PCF) discrédités par leur participation à une série de gouvernements pro-capitalistes. De manière générale, ce mouvement appelle à lutter contre « le système » et avance un programme de réformes très progressistes : hausse du SMIC, réduction du temps de travail, extension des services publics, etc.

Le Parti communiste révolutionnaire (PCR) lui a apporté son soutien à toutes les dernières élections, depuis 2017. Nous défendons LFI contre la « vieille gauche » et, bien sûr, contre les attaques de la droite. Cependant, nous soulignons les limites réformistes de son programme. Bien qu’elle affiche parmi ses objectifs « la fin de l’exploitation capitaliste »Sauf mention contraire, toutes les citations sont tirées de la brochure Comment faire ?, publiée sur le blog melenchon.fr le 10/02/2026, LFI n’avance pas de plan concret pour y parvenir : les mesures qu’elle propose restent dans les limites de « l’exploitation capitaliste ». Or, même la mise en œuvre de telles réformes susciterait une féroce résistance de la bourgeoisie, comme l’ont démontré les expériences de François Mitterrand en France (1981) et d’Alexis Tsipras en Grèce (2015). Nous avons publié à ce sujet une Critique marxiste du programme de la France insoumise, qui rencontre un certain écho parmi ses militants et ses électeurs.

Notre critique de LFI ne vise pas que son programme, et nous avons maintes fois signalé les erreurs tactiques de Mélenchon. Par exemple, il a miné son propre potentiel électoral en tendant la main à la « vieille gauche » (NUPES, NFP), notamment au nom de la lutte contre l’extrême droite. Comme nous l’expliquons dans notre brochure sur L’ascension du RN et les tâches du mouvement ouvrier, c’est au contraire en opérant un net virage à gauche que la France insoumise pourrait freiner l’essor du RN – en coupant l’herbe sous le pied de sa démagogie « antisystème ».

Conformément à cette modération programmatique et tactique, Mélenchon a élaboré sa propre théorie de la « révolution citoyenne ». Ce ne serait plus au salariat de transformer la société en renversant la bourgeoisie et en établissant une économie planifiée, mais au « peuple », « nouvel acteur politique », d’engager un processus « destituant » et « constituant » pour établir une « société d’harmonie ».

Selon lui, le marxisme a été dépassé par « la réalité du capitalisme de notre temps », qui exige de nouvelles théories et de nouvelles méthodes de lutte. Dans le cadre de ce travail d’élaboration théorique, LFI a récemment publié une brochure intitulée Comment faire ? et signée par Jean-Luc Mélenchon, Manuel Bompard, Mathilde Panot et Clémence Guetté. Les dirigeants insoumis y exposent les principes de fonctionnement de leur organisation et répondent aux attaques de la presse bourgeoise à ce sujet. Mais ils en profitent aussi pour développer leurs désaccords avec le marxisme et leur analyse de l’histoire du mouvement ouvrier. Nous saluons cette contribution au débat et saisissons cette occasion d’exposer certaines de nos divergences de fond avec la direction de LFI.

Peuple et salariat

Les auteurs de la brochure posent comme préalable « l’évidence de la disparition du prolétariat tel que l’instituait le capitalisme des dix-neuvième et vingtième siècles ». Sans aller jusqu’à nier la persistance du salariat – la classe des travailleurs exploités, la classe ouvrière, le prolétariat –, ils expliquent que le capitalisme a tellement « contaminé tous les compartiments de la production et de l’échange en général », depuis la Seconde Guerre mondiale, qu’il aurait généré une nouvelle classe révolutionnaire : le peuple.

Cette classe engloberait le salariat, mais « ne s’y résume pas [car elle] ne se définit pas uniquement par sa place dans la production marchande ». C’est dans la consommation que se constituerait cet « “agrégat social” dont la coagulation politique vient de sa dépendance à l’ensemble du processus de circulation par lequel se réalise concrètement l’accumulation capitaliste ». Il inclurait donc, outre les travailleurs salariés, « les retraités, les personnes en formation, les chômeurs, toutes les catégories de “sans”, et d’une façon générale les autres composantes de la population contraintes à la même dépendance absolue aux réseaux collectifs. »

Que répondons-nous à cette argumentation ? Il va de soi, pour les marxistes, que les travailleurs à la retraite, en formation ou au chômage continuent de faire partie de leur classe. Il est vrai aussi que les travailleurs dépendent des « réseaux collectifs » de la société capitaliste pour se nourrir, se déplacer, se divertir, etc. Mais le capitalisme n’a pas attendu les guerres mondiales pour instituer cette dépendance. Marx la décrivait dès 1867 dans le premier livre du Capital, où il expliquait comment le passage du travail privé (la production d’autosubsistance) au travail social (la production pour le marché) a rendu les travailleurs dépendants du processus de circulation et provoqué « l’intrication de tous les peuples dans le réseau du marché mondial »K. Marx, Le Capital, Livre I, PUF, 1993, p.856.

Cependant, si la dépendance aux réseaux du marché est une condition commune aux travailleurs salariés, ce n’est pas l’élément essentiel qui les constitue comme classe. Après tout, les capitalistes aussi consomment – en bien plus grande quantité que les travailleurs – et dépendent donc des réseaux. Ce qui fait la spécificité de la classe ouvrière, « sa place dans la production marchande », c’est qu’elle est forcée de vendre sa force de travail contre un salaire pour subvenir à ses besoins, car elle ne possède pas de moyens de production. C’est aujourd’hui la condition de 90 % de la population active en France – contre à peine la moitié, du temps de Marx, où prédominaient encore la paysannerie, le petit commerce et l’artisanat.

Les travailleurs salariés produisent collectivement l’essentiel des marchandises, mais ils ne possèdent pas leurs instruments de travail (machines, outils, logiciels, bâtiments, etc.). Ils se trouvent donc séparés du fruit de leur propre production. C’est cette contradiction entre le caractère social de la production et le caractère privé de l’appropriation qui donne son potentiel révolutionnaire à leur classe : ils n’ont « rien à perdre que leurs chaînes »K. Marx et F. Engels, Manifeste du Parti communiste, Editions Octobre, 2025, p.45, alors que toute la société repose sur eux.

Les travailleurs, qui forment la majorité du « peuple », sont à la fois consommateurs et producteurs. Si on les considère seulement comme des consommateurs, ils n’ont en commun que des privations – et ne pourraient protester qu’en se privant davantage, par le boycott ou la grève de la faim. En revanche, comme producteurs, leur force de frappe est immense, car rien ne fonctionne sans eux. Pas une roue ne tourne, pas une ampoule ne brille, pas un téléphone ne sonne sans leur aimable permission.

Classe en soi et classe pour soi

Mais cette force potentielle a besoin d’action consciente pour se réaliser, sans quoi la classe ouvrière n’est qu’un matériau brut pour l’exploitation capitaliste. C’est en prenant conscience de ses intérêts communs et de sa force collective que le prolétariat peut jouer un rôle révolutionnaire. C’est pourquoi le marxisme distingue la classe en soi, simple communauté de situation, de la classe pour soi, consciente de ses intérêts collectifs. Selon les dirigeants de LFI, le salariat existerait toujours en soi aujourd’hui, mais sa conscience de classe se serait dissipée à cause (notamment) de la sous-traitance et de la multiplication des statuts :

« Les statuts salariés ont été émiettés jusqu’au point où la majorité des embauches se fait dans des contrats courts et précaires. Et pour un même ouvrage entrent en action sur un même chantier des dizaines d’employés et presque autant d’employeurs en chapelets de sous-traitances et de contrats de travail différents. Depuis, le système des auto-entrepreneurs a encore aggravé cet émiettement. Au total, les grands collectifs de travail industriels eux-mêmes ont été cassés. Domine désormais l’externalisation systématique des tâches, le recours à l’intérim et la multiplication des statuts. Les délocalisations, la fragmentation mondialisée des chaînes de production couronnent la segmentation de l’organisation de la production et des salariés.

Le monde du travail ne peut s’identifier par sa seule communauté de situation au poste de travail. Ce sont les statuts juridiques réels, le contenu et les obligations du contrat de travail connus de chacun, les revendications communes qui produisent la “conscience de classe” effective. Cela et non les gestes du travail, ni les conditions de son exécution. Une fois encore, tout commence par les normes culturelles qui organisent la perception de soi. Alors, on comprend mieux comment la formation de “la conscience de classe” bute en permanence sur les sujets de compétition et de clivage qui peuvent entrer en ligne de compte dans la vie et la conscience intime des salariés ».

Nous n’ignorons pas les difficultés que la sous-traitance, l’intérim et l’ubérisation peuvent poser aux militants syndicaux. Il est plus facile d’organiser des dizaines de milliers de salariés réunis dans une même entreprise que de coordonner une constellation de travailleurs aux statuts variés. Mais ce problème n’est pas nouveau. Au XIXsiècle, lorsque la production n’était pas aussi concentrée qu’aujourd’hui, les quelques millions d’ouvriers français étaient disséminés dans plus d’un million d’entreprises, avec des conditions, des statuts et des contrats très divers. Cela n’a pas empêché le développement de grèves, de syndicats, et même de révolutions ouvrières : les journées de Juin 1848 et la Commune de Paris (1871). L’émiettement n’est qu’un obstacle relatif au développement de la conscience de classe. En témoigne, ces dernières années, la formation de syndicats de livreurs à vélo et de chauffeurs de VTC.

Quant aux « sujets de compétition et de clivage » sur lesquels buterait aujourd’hui la conscience de classe, ils sont aussi vieux que le capitalisme. La bourgeoisie a toujours cherché à diviser les travailleurs sur la base de leur poste, de leur genre, de leur nationalité, de leurs origines ethniques, de leur religion, de leur orientation sexuelle, etc. La division de la classe ouvrière est un pilier du régime capitaliste, mais c’est là encore un obstacle relatif que les travailleurs parviennent à dépasser dans toute lutte sérieuse. On l’a vu lors des révolutions arabes de 2010-2011, lorsque les travailleurs de différentes communautés religieuses se sont unis contre leurs dictateurs, et on l’observe dans chaque grève et chaque mouvement d’ampleur, comme en 2018-2019 (Gilets jaunes) ou en 2023 contre la réforme des retraites.

En 1846, Marx l’expliquait déjà à propos de la lutte pour les salaires : « La grande industrie agglomère dans un endroit une foule de gens inconnus les uns aux autres. La concurrence les divise d’intérêts. Mais le maintien du salaire, cet intérêt commun qu’ils ont contre leur maître, les réunit dans une même pensée de résistance – coalition. Ainsi la coalition a toujours un double but, celui de faire cesser entre eux la concurrence, pour pouvoir faire une concurrence générale au capitaliste. […] Dans la lutte, […] cette masse se réunit, elle se constitue en classe pour elle-même. Les intérêts qu’elle défend deviennent des intérêts de classe. »K. Marx, Misère de la philosophie, Archive Internet des marxistes, p. 100 C’est à travers les luttes communes des travailleurs que se constitue et se renforce leur conscience de classe ; et c’est alors qu’ils deviennent une classe pour soi.

L’identité ouvrière

Les auteurs de Comment faire ? raisonnent donc à l’envers quand ils supposent que les ouvriers acquièrent une conscience de classe en étudiant leurs contrats de travail et en comparant leurs statuts juridiques. Cette conscience ne surgit pas des « normes culturelles qui organisent la perception de soi », mais d’abord de l’expérience concrète de luttes communes.

Il est vrai que ce ne sont pas « les gestes du travail » qui produisent spontanément la conscience, mais personne de sérieux ne l’a jamais prétendu. Un ouvrier salarié et un artisan indépendant peuvent d’ailleurs accomplir les mêmes gestes (scier une planche, planter un clou), alors qu’ils n’appartiennent pas à la même classe. Les intérêts communs de la classe des travailleurs (hausse des salaires, baisse du temps de travail, etc.), qui les poussent à lutter conjointement, sont déterminés par le fait qu’ils ne possèdent pas leurs outils de travail et sont exploités par une autre classe. Tout ne commence donc pas par « les normes culturelles », mais par la question de la propriété.

C’est parce qu’ils accordent une importance disproportionnée aux facteurs culturels que les dirigeants de LFI théorisent « la disparition du prolétariat tel que l’instituait le capitalisme des dix-neuvième et vingtième siècles ». Ils jugent en effet la conscience de classe indissociable d’une « identité politique ouvrière homogène », qui se serait constituée à travers la consommation et se serait aujourd’hui « disloquée » :

« Le premier exemple en a été donné aux États-Unis avec la propagation par la publicité au lendemain de la Première Guerre mondiale d’un modèle de petit déjeuner “bacon-œufs”, pourtant inconnu auparavant dans le monde anglo-saxon. […] Cette homogénéisation massive dans le travail et la consommation est alors à l’origine de cette “conscience de classe” commune attendue du mouvement ouvrier. […] Tous les moments de la vie sociale des ouvriers étaient alors inclus dans une continuité de conditions communes à tous. Le coron, comme lieu d’habitation, en est une figure représentative. Le bistrot, la place centrale de l’usine ou de la mine, sont à la fois des lieux où se déroulent des moments sociaux spécifiques mais aussi des temps particuliers de l’action politique. »

Ainsi, comme l’émiettement des statuts de travail, la diversification des types de petits déjeuners et la fermeture des bistrots dans les petites communes feraient obstacle à l’émergence d’une « identité ouvrière homogène » – et donc d’une classe pour soi… Cette idée est franchement absurde. En réalité, l’homogénéité des conditions de vie en temps de paix sociale est loin d’être l’élément décisif de la conscience de classe. La « disparition du prolétariat » se vérifierait bien plus sûrement si ce dernier avait cessé de lutter pour ses intérêts collectifs. Or l’expérience des dernières années indique le contraire. Depuis l’élection d’Emmanuel Macron en 2017, la France a connu pratiquement un mouvement social d’ampleur par an. Malgré la dislocation supposée de leur « identité politique ouvrière homogène », les travailleurs ont fait grève et manifesté par millions pour les retraites, contre les licenciements, contre la casse du Code du travail, pour les conditions de travail des enseignants, des cheminots, des soignants, ou encore pour la taxation des riches.

A ce titre, l’exemple du mouvement des Gilets jaunes est particulièrement éclairant. Alors même qu’il a éclaté hors des structures traditionnelles de la classe ouvrière et autour d’une question de consommation (la hausse des prix du carburant), ce mouvement « populaire » a rapidement acquis un caractère de classe, en revendiquant l’augmentation du SMIC, le rétablissement de l’ISF, le retour à la retraite à 60 ans, et en adoptant les mots d’ordre « Pour l’honneur des travailleurs et pour un monde meilleur » et « Le pouvoir au peuple ! ». Certes, les manifestants ne consommaient pas tous le même type de petit déjeuner. En fait, ils n’étaient même pas tous salariés, puisque certaines couches de la classe moyenne (commerçants, artisans, etc.) participaient au mouvement. Mais il s’agissait quand même d’une mobilisation prolétarienne – par ses mots d’ordre, son programme et le rôle central qu’y jouait la classe ouvrière.

Révolution citoyenne

Comme nous l’écrivions alors, le mouvement des Gilets jaunes a placé la France « au seuil d’une crise révolutionnaire ». Si les directions syndicales avaient saisi cette occasion de lancer une grande mobilisation dans les entreprises et d’orienter la lutte vers une grève générale illimitée, la question du renversement du capitalisme français aurait été posée.« Au seuil d’une crise révolutionnaire », marxiste.org, 7 décembre 2018

Pour sa part, Mélenchon voyait dans les Gilets jaunes « la confirmation du schéma théorique mis au point dans la théorie de la révolution citoyenne », à savoir la centralité du « peuple » (et non du salariat) et la nécessité de nouvelles formes d’organisation. Seul problème, ajoutait le principal dirigeant de la gauche française : la théorie de la révolution citoyenne « ne dit pas comment le pouvoir peut tomber sous les coups d’un mouvement de cette nature ».« À propos de la révolution citoyenne des gilets jaunes », melenchon.fr, 2 décembre 2018 C’est tout de même embêtant !

Sept ans plus tard, les dirigeants insoumis persistent et signent : « En l’absence de “révolution socialiste” depuis la chute de l’URSS en 1991, les peuples se sont affirmés au fil de deux décennies par des “révolutions citoyennes” en Amérique latine, dans le monde arabe et en Asie. » Sous cette appellation, les dirigeants de LFI rangent la Révolution vénézuélienne d’Hugo Chavez (1998-2013), les Printemps arabes (2010-2011), la Révolution soudanaise (2018-2021) ou encore la vague des révolutions de la « Génération Z » au Sri Lanka, au Bangladesh, au Népal et à Madagascar (2022-2025). Leur principale différence avec le modèle de la révolution socialiste, supposément périmé depuis l’effondrement de l’URSS, serait leur caractère spontané :

« Le déclenchement de cette révolution se présente d’abord comme le résultat d’une nécessité indépendante de la conscience de ses acteurs. Ce n’est donc pas le parti qui ”fait la révolution” mais les citoyens, c’est-à-dire les personnes quand elles exercent leur pouvoir social ou politique de décision dans la société qu’ils constituent. Les observations de terrain montrent comment la révolution citoyenne ne se déclenche ni ne se mène au nom d’une idéologie. Elle le fait par et pour des objectifs de vie concrets dont la pleine réalisation nécessite pour finir une réorganisation complète des rapports sociaux et donc aussi celle des institutions politiques. »

En réalité, les auteurs de Comment faire ? se battent ici contre un homme de paille, car les marxistes n’ont jamais prétendu que le parti devait « faire » la révolution de son propre chef. Les masses en prennent toujours l’initiative – non pas « au nom d’une idéologie », mais bien « pour des objectifs de vie concrets » : elles entrent en révolution quand le régime actuel ne leur paraît plus supportable. Une révolution prolétarienne éclate toujours spontanément. Elle peut ensuite acquérir un caractère socialiste, « idéologique », si les masses trouvent au cours de leur lutte une direction pour les guider vers la conquête du pouvoir. Léon Trotsky ne disait pas autre chose dans son Histoire de la Révolution russe :

« Le trait le plus incontestable de la Révolution, c’est l’intervention directe des masses dans les événements historiques. D’ordinaire, l’État, monarchique ou démocratique, domine la nation ; l’histoire est faite par des spécialistes du métier : monarques, ministres, bureaucrates, parlementaires, journalistes. Mais, aux tournants décisifs, quand un vieux régime devient intolérable pour les masses, celles-ci brisent les palissades qui les séparent de l’arène politique, renversent leurs représentants traditionnels, et, en intervenant ainsi, créent une position de départ pour un nouveau régime. […] L’histoire de la révolution est pour nous, avant tout, le récit d’une irruption violente des masses dans le domaine où se règlent leurs propres destinées. »L. Trotsky, Histoire de la Révolution russe, Tome 1, Seuil, 1995, p.33

Le concept de révolution citoyenne ne désigne en fait que des révolutions ouvrières manquées, qui posent la question du pouvoir et de la réorganisation de la société sans aller jusqu’à y répondre. C’est un trait commun à toutes les expériences citées ci-dessus, dont aucune n’a véritablement abouti. Au Venezuela, Chavez lui-même qualifiait sa révolution de « socialiste », mais il n’a pas désarmé la bourgeoisie. Depuis, les impérialistes américains ont repris le contrôle du Venezuela par l’intermédiaire du gouvernement de Delcy Rodriguez, dans la foulée de l’agression militaire de janvier dernier.A ce sujet, lire « Hugo Chavez et la révolution vénézuélienne » sur marxiste.org En Tunisie et en Egypte, les Printemps arabes n’ont réussi qu’à remplacer les dictatures de Ben Ali et Moubarak par celles de Saïed et al-Sissi. Au Soudan, faute d’une direction indépendante de la classe ouvrière, la défaite de la révolution « citoyenne » a débouché sur une abominable guerre civile entre les factions de la contre-révolution.Sur la Révolution soudanaise et ses suites, voir le numéro 9 de notre revue théorique Défense du marxisme

Bien sûr, la théorie « révolutionnaire » de LFI ne vise pas à répéter de telles tragédies ; mais elle ne dit pas comment éviter que la révolution s’arrête à mi-chemin. Selon Comment faire ?, une révolution citoyenne « se conclut politiquement dans la tenue d’une assemblée constituante reformulant l’ensemble des institutions du pays concerné au service des objectifs écologiques et sociaux de la révolution. » Or des assemblées constituantes se sont bien réunies au Venezuela en 1999, en Equateur en 2007, en Tunisie en 2011, au Chili en 2021, etc. Elles ont parfois adopté des constitutions progressistes, ouvrant de nouveaux droits aux travailleurs, aux femmes, aux peuples autochtones, « reformulant l’ensemble des institutions du pays »… Mais elles n’ont nulle part aboli le capitalisme. L’exploitation est demeurée, et les conquêtes des « peuples » révolutionnaires ont été balayées par la réaction.

Classe, parti et direction

Dans le cadre de révolutions inachevées, de grandes grèves ou de luttes de masse, les travailleurs peuvent arracher des concessions à la classe dirigeante en matière de salaires et de temps de travail. C’est aussi de cette façon que les salariés français ont obtenu le droit aux congés payés (grèves de 1936), un système de sécurité sociale (Libération de 1944-1945) ou encore la reconnaissance des sections syndicales d’entreprise (Mai 1968). Mais tant que la bourgeoisie garde le contrôle de l’appareil d’Etat et des grands moyens de production, aucune de ces conquêtes n’est définitive. A travers l’inflation, le chômage, les coupes budgétaires et diverses contre-réformes, les maîtres de la société reprennent de la main droite ce qu’ils ont accordé de la main gauche. On ne peut donc pas prétendre qu’une révolution « se conclut politiquement » en arrachant des réformes, fussent-elles « constituantes ».

La seule conclusion possible d’une révolution victorieuse, c’est l’expropriation de la classe dirigeante et l’établissement d’une démocratie des travailleurs. Il s’agit de conquérir le pouvoir, ce qui n’est pas une chose facile. La mobilisation de millions de personnes pour renverser un dirigeant haï ou abolir une loi réactionnaire peut se faire de façon relativement spontanée, sans qu’il y ait besoin pour cela d’un parti révolutionnaire. En revanche, renverser la classe dirigeante toute entière et remplacer le régime capitaliste par un nouveau système suppose un programme, une stratégie, et donc une direction centralisée, qui ne peuvent émerger spontanément dans le feu de la révolution. Comme l’expliquait Trotsky :

« Les masses se mettent en révolution non point avec un plan tout fait de transformation sociale, mais dans l’âpre sentiment de ne pouvoir tolérer plus longtemps l’ancien régime. C’est seulement le milieu dirigeant de leur classe qui possède un programme politique, lequel a pourtant besoin d’être vérifié par les événements et approuvé par les masses. Le processus politique essentiel d’une révolution est précisément en ceci que la classe prend conscience des problèmes posés par la crise sociale, et que les masses s’orientent activement d’après la méthode des approximations successives […], aussi longtemps que cet élan ne se brise pas contre des obstacles objectifs. […] Sans organisation dirigeante, l’énergie des masses se volatiliserait comme de la vapeur non enfermée dans un cylindre à piston. »L. Trotsky, Histoire de la Révolution russe, Tome 1, Seuil, 1995, p.35

Tel est le rôle du « parti d’avant-garde révolutionnaire », que rejette catégoriquement la brochure de LFI. En son absence, l’énergie des masses continuera de se volatiliser – comme dans toutes les révolutions « citoyennes » de ces dernières décennies. Construire un tel parti est la tâche la plus importante de notre temps. C’est celle que s’est fixée l’Internationale communiste révolutionnaire, dont nous sommes la section française. Il s’agit de regrouper les éléments les plus radicalisés de la classe ouvrière et de la jeunesse, de les organiser et de les former politiquement en amont des prochaines révolutions, pour qu’ils puissent y jouer un rôle dirigeant.

Les « réponses du passé »

Selon Mélenchon, Bompard, Panot et Guetté, les idées que nous venons de formuler n’auraient pas passé l’épreuve du temps. Leur brochure consacre une quinzaine de pages à un bilan des « réponses du passé », c’est-à-dire essentiellement du marxisme. Puisque les partis sociaux-démocrates et « communistes » du XXe siècle se réclamant de Marx et Engels ne sont pas parvenus à remplacer le capitalisme par une société socialiste ou communiste, les dirigeants insoumis en concluent que la théorie marxiste était viciée dès l’origine. Ils lui reprochent de n’avoir « jamais mis en mot » le programme du communisme, de l’avoir laissé « dans une dimension idéalisée » – ce qui aurait ouvert la voie à des interprétations opportunistes et dictatoriales, et finalement signé son échec :

« Le bilan global [du marxisme] au fil des décennies n’a rien à voir avec la doctrine initiale. Certes, des améliorations considérables ont été acquises pour la classe ouvrière et par extension pour la société tout entière. Mais le projet global a disparu. […]

« La thèse marxiste sociale-démocrate n’ira pas plus loin vers le socialisme que les exemples pourtant remarquables de démocratie sociale dans l’Europe du Nord. Mais elle n’aura jamais abrogé le capitalisme. La version du parti révolutionnaire professionnel d’avant-garde fera naître l’URSS, le bloc socialiste de l’Europe de l’Est et la Chine de Mao. Aucun de ces bouleversements ne correspond aux formes annoncées par la théorie. Qui s’en soucie ? Ils permettront cependant un bond de développement inouï des forces productives de ces pays, avant ensuite un retour féroce du capitalisme, dès lors sans rival. Ensuite, l’internationale socialiste survivante sera surtout le passe-plat des mesures destinées à donner de l’énergie à la dynamique du capitalisme, avec l’espoir d’y grappiller des avantages pour les salariés. Le parti et la classe qui devaient être les accoucheurs du socialisme par l’histoire ont donc échoué dans cette tâche. »

Pour lutter contre le capitalisme aujourd’hui, on ne saurait s’en remettre à Marx sans étudier les 143 années qui nous séparent de sa mort. Cette période fut riche en bouleversements historiques, en révolutions et en contre-révolutions, et les partis se réclamant du marxisme y ont joué un rôle crucial. Nous reconnaissons donc la nécessité de dresser le bilan du « socialisme » et du « communisme » au XXsiècle. Mais les conclusions que nous en tirons sont à l’opposé de celles des dirigeants de LFI.

Avant de traiter de l’URSS et de la Chine, voyons déjà ce qu’il en est de la social-démocratie. Les partis dits « sociaux-démocrates » naissent des premiers efforts de la classe ouvrière pour se doter de ses propres organisations politiques, à la fin du XIXsiècle. Marx et Engels encouragent leur formation, conseillent leurs dirigeants dans l’adoption de programmes révolutionnaires. Après la mort de Marx (1883), Engels est à l’initiative de leur regroupement dans une Internationale socialiste en 1889 – autour du mot d’ordre : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »

Le développement rapide de ces partis et du mouvement syndical, dans un contexte de forte croissance économique (la « Belle Epoque »), pousse dans un premier temps les bourgeoisies européennes à multiplier les concessions aux organisations ouvrières. Dans la foulée de la Commune de Paris, les capitalistes cherchent à éviter de nouvelles mobilisations révolutionnaires. Mais cette phase ascendante favorise aussi le développement de couches privilégiées de travailleurs – que Lénine désignera comme une « aristocratie ouvrière » – et celui de puissantes bureaucraties à la tête du mouvement ouvrier. Dans les rangs et, surtout, au sommet de la social-démocratie, tout ceci finit par nourrir l’illusion d’un développement graduel vers le socialisme, à force de réformes et de victoires électorales. La brochure de LFI décrit assez justement ce processus dans la section allemande de l’Internationale socialiste, le SPD :

« Dès le début du courant politique de la social-démocratie, au dix-neuvième siècle, une ample bureaucratie émerge en Allemagne, au cœur du plus puissant de ses partis. Elle développe à son tour, comme toute catégorie sociale, une conscience de soi, de ses intérêts spécifiques et des conditions nécessaires à sa conservation sociale. Elle est alors liée au capitalisme national avec lequel elle négocie les rapports de force et pactise à longueur d’année. Elle y trouve son intérêt et recueille des avantages ponctuels pour ses mandants. Mais, de fait, elle accompagne le capitalisme dans sa trajectoire générale.

Et lorsque celle-ci le conduit vers la guerre, elle se montre très vite incapable de tenir sa vocation internationaliste, tout autant que sa promesse révolutionnaire socialiste avant cela. […] Le moment venu, en 1914, elle votera les crédits de guerre contre la France. Et les socialistes français en réplique feront de même. L’échec est total. La construction d’organisations sur la base de négociations d’acquis sociaux s’est avérée fonctionner comme un appariement social et politique d’intérêts communs, plutôt qu’une garantie d’aboutissement de la lutte de classes. Des millions de morts ont été le prix de cet alignement. »

Ajoutons seulement que le parti socialiste français (SFIO) a dégénéré en même temps que son voisin. En 1914, ses dirigeants ne se contentent pas de voter les crédits de guerre « en réplique » à la trahison des socialistes allemands. Ils accompagnent toute la propagande belliciste de la bourgeoisie française et vont jusqu’à entrer dans le gouvernement d’Union sacrée de René Viviani, aux côtés des partis de droite, pour pousser les travailleurs dans les tranchées.

Vingt ans plus tard, lorsque la SFIO parvient au pouvoir à la tête de la coalition du Front populaire, son dirigeant Léon Blum – devenu Premier ministre – parachève cette trahison en théorisant une distinction entre la « conquête » révolutionnaire du pouvoir et son « exercice » dans le cadre des institutions bourgeoises. Comme l’expliquent les auteurs de Comment faire ? :

« Cette distinction était utile pour régler la contradiction entre le projet révolutionnaire du socialisme mis en œuvre par la révolution et le programme de réformes à mettre en œuvre par le parti devant une assemblée parlementaire. Car il s’agissait de le faire, avec le Front populaire selon le discours de Narbonne de Léon Blum le 25 octobre 1936, “dans le cadre de la société présente”. C’est-à-dire sans avoir instauré pour autant le socialisme comme nouveau mode de production. Dans ce contexte, le parti devient le conservatoire d’un projet global alors même qu’il ne le met pas en œuvre quand il exerce le pouvoir. »

Dès lors, il n’est pas sérieux de parler d’une « thèse marxiste sociale-démocrate » – comme le font les dirigeants de LFI – pour jeter le bilan des partis « socialistes » dans le même sac que les idées du communisme. Marx et Engels n’ont jamais rien écrit qui puisse justifier « l’exercice » du pouvoir bourgeois par des ministres socialistes, ni l’Union sacrée avec les classes dirigeantes impérialistes. Dans sa plus simple expression, leur programme était le suivant : « constitution des prolétaires en classe, renversement de la domination bourgeoise, conquête du pouvoir politique par le prolétariat. »K. Marx et F. Engels, Manifeste du Parti communiste, Editions Octobre, 2025, p.45 En renonçant à la révolution et en ralliant leurs bourgeoisies respectives dès le début du XXsiècle, les partis de l’Internationale socialiste ont clairement rompu avec le marxisme. Tout le reste de leur politique en a découlé dans les décennies suivantes, et c’est pour cette raison qu’ils sont devenus aujourd’hui les « passe-plats » des contre-réformes capitalistes.

La Révolution russe

Pour juger le bilan du marxisme, mieux vaut donc se tourner vers ceux qui ont rompu avec l’Internationale socialiste après sa trahison de 1914. Parmi eux, l’aile gauche de la social-démocratie russe, le Parti bolchevik de Vladimir Lénine, fut le premier parti de l’histoire à porter la classe ouvrière au pouvoir, en octobre 1917. Le bolchevisme est alors devenu l’axe de reconstruction du mouvement marxiste à l’échelle mondiale, avec la fondation de l’Internationale communiste à Moscou en 1919.

En février 1917, les travailleurs et soldats de Russie se soulèvent contre l’empereur (le tsar) et obtiennent son abdication. Ils constituent des assemblées d’ouvriers et de soldats, les soviets, qui sont à la fois des organes de lutte et l’embryon d’un nouveau pouvoir révolutionnaire. Mais les dirigeants réformistes qu’ils ont placés à la tête des soviets refusent d’aller plus loin et de prendre le pouvoir. La bourgeoisie parvient donc à instaurer un gouvernement provisoire à ses ordres – et à maintenir la propriété capitaliste. Les conditions des masses continuent d’empirer, la guerre impérialiste se poursuit, et les généraux monarchistes se préparent à « rétablir l’ordre » par un coup d’Etat militaire. Parce qu’elle a posé la question du pouvoir sans y répondre, la révolution se dirige tout droit vers l’abîme : elle menace de rejoindre la galerie des « révolutions citoyennes ».

Mais contrairement aux travailleurs du Soudan, du Népal ou du Venezuela aujourd’hui, les travailleurs russes disposent alors d’un véritable parti marxiste, révolutionnaire, qui se prépare depuis des années à les mener au pouvoir. A mesure que les événements démontrent la faillite du régime capitaliste et des tentatives des réformistes pour le réhabiliter, les masses s’orientent vers le Parti bolchevik, qui finit en automne par gagner la majorité dans les soviets. A l’issue de l’insurrection d’Octobre, tout le pouvoir revient aux assemblées d’ouvriers, de soldats et de paysans, qui sont désormais les seuls maîtres du pays. Le gouvernement issu des soviets, présidé par Lénine, nationalise la terre, les banques, puis les grands moyens de production. La Russie s’oriente vers l’accomplissement du programme de Marx et Engels : le renversement du capitalisme et l’établissement d’un pouvoir des travailleurs.

Le « substitutisme » de Lénine

Les auteurs de Comment faire ? prétendent que Lénine aurait rompu avec le marxisme en inventant un nouveau type de parti. Paraphrasant Que faire ?, un ouvrage de 1902 dans lequel le fondateur du bolchevisme explique comment organiser l’avant-garde marxiste en vue de la révolution, ils tentent de démontrer que Lénine voulait imposer la dictature de son parti à la classe ouvrière, et que c’est la raison pour laquelle l’URSS serait devenue un régime totalitaire :

« Pour la tendance majoritaire (cela se dit “bolcheviks”) des sociaux-démocrates russes, le parti est lui-même le dépositaire de la conscience collective du destin historique de la classe ouvrière révolutionnaire. Le parti “injecte” de la conscience révolutionnaire dans une classe ouvrière, supposée incapable de le faire sans lui. Lénine parlera même d’une classe ouvrière en général “spontanément trade-unioniste”. Il désignait de cette façon une conscience sociale s’exprimant spontanément dans des revendications syndicales sans projet politique global. Alors, “la classe” devrait recevoir sa conscience révolutionnaire de l’extérieur, par l’action du parti d’avant-garde. […]

Le substitutisme contient une dynamique interne implacable. Pour finir le parti-guide devint le parti-État. Et quand l’URSS s’effondre elle n’a été détruite par rien d’autre que par les contradictions des forces qu’elle contenait. »

Cette thèse n’a rien de très original. C’est notamment celle que défend l’historien réactionnaire Stéphane Courtois, auteur du fameux Livre noir du communisme et de Lénine, l’inventeur du totalitarisme. Elle contredit pourtant l’intégralité de la pensée comme de la pratique de Lénine et des bolcheviks pendant la Révolution russe.

Dans Que faire ?, Lénine défend la nécessité d’un parti regroupant l’avant-garde – les individus les plus militants – de la classe ouvrière, non pour « imposer » une conscience révolutionnaire au prolétariat, ni pour « se substituer » à lui, mais pour combattre l’influence de l’idéologie bourgeoise dans ses rangs. En effet, explique-t-il, on doit reconnaître « que chronologiquement, l’idéologie bourgeoise est bien plus ancienne que l’idéologie socialiste, qu’elle est plus achevée sous toutes ses formes et possède infiniment plus de moyens de diffusion. »V. Lénine, Que faire ?, Archive Internet des marxistes, p.23 Il suffit d’allumer la télévision ou d’ouvrir un journal pour en convenir. Comme l’écrivaient déjà Marx et Engels en 1847, « les idées dominantes d’une époque n’ont jamais été que les idées de la classe dominante. »K. Marx et F. Engels, Manifeste du Parti communiste, Editions Octobre, 2025, p.32

Partant de ce constant, Lénine écrit :

« On dit souvent : la classe ouvrière va spontanément au socialisme ; cela est parfaitement juste en ce sens que, plus profondément et plus exactement que toutes les autres, la théorie socialiste détermine les causes des maux de la classe ouvrière ; c’est pourquoi les ouvriers se l’assimilent si aisément […]. La classe ouvrière va spontanément au socialisme mais l’idéologie bourgeoise la plus répandue (et constamment ressuscitée sous les formes les plus variées) n’en est pas moins celle qui, spontanément, s’impose surtout à l’ouvrier. »V. Lénine, Que faire ?, p.23

C’est à ce titre qu’il distingue la « conscience trade-unioniste » (syndicale), qui surgit spontanément des luttes ouvrières, de la « conscience socialiste » élaborée par le parti révolutionnaire. Dans sa polémique contre les tenants de la pure spontanéité – la tendance dite « économiste » – Lénine reprend les arguments de Karl Kautsky, théoricien du SPD qui fait alors autorité dans le mouvement marxiste international. Selon Kautsky, cité par Lénine, « la conscience socialiste est un élément importé du dehors dans la lutte de classe du prolétariat, et non quelque chose qui en surgit spontanément ».Ibid., p.21 Il s’agit là d’une exagération, car en réalité la conscience des masses peut dépasser le niveau « syndical » même en l’absence d’un parti – comme on l’a observé par exemple lors de la Commune de Paris ou de la Révolution vénézuélienne.

Lénine est d’ailleurs revenu sur cette erreur. En réponse à un adversaire qui cherchait à retourner cette citation contre lui lors d’un congrès, en 1903, il déclara : « Nous savons tous maintenant que les économistes ont tordu la barre dans un sens. Pour la redresser, il fallait la tordre dans l’autre sens, et c’est ce que j’ai fait»V. Lénine, Œuvres complètes, Vol. 6, Editions sociales, 1966, p.515

On ne saurait caractériser les idées de Lénine au moyen d’une exagération ponctuelle qu’il a lui-même corrigée par la suite – et encore moins au moyen d’une caricature de cette exagération. Si elle souligne l’importance décisive d’une organisation d’avant-garde, la conception marxiste, bolchevique, du parti révolutionnaire n’implique aucune dictature du parti sur les masses, aucune « substitution ». Les marxistes doivent conquérir la direction idéologique et politique des masses grâce à des idées, un programme et une tactique conformes aux aspirations et à l’expérience des masses elles-mêmes.

Les bolcheviks au pouvoir

Pour attribuer à Lénine des intentions totalitaires, les dirigeants de LFI en viennent à écrire d’énormes sottises sur l’histoire du bolchevisme. Après la prise du pouvoir, expliquent-ils, « il y avait alors trois structures dirigeantes dans la Russie révolutionnaire : l’assemblée des commissaires, vrai gouvernement du pays, les soviets et la Constituante – les communistes ont mis fin à cette situation en ne conservant que le gouvernement et en interdisant les autres partis. » En réalité, la Constituante qui se réunit brièvement en janvier 1918 est remplacée par le congrès des soviets, dont les délégués révocables à tout moment sont bien plus représentatifs de la volonté des masses. Quant au gouvernement, le conseil des commissaires du peuple, il est directement issu des soviets et responsable devant eux.

Le jeune Etat soviétique est conçu sur le modèle de la Commune de Paris. Lénine en a dessiné les contours (sur la base des écrits de Marx et Engels) dans L’Etat et la Révolution, un livre écrit lors de l’été 1917. Pour éviter qu’une couche bureaucratique ne s’élève au-dessus des masses, les règles suivantes doivent s’appliquer aux dirigeants à toutes les échelles :

« Electivité, mais aussi révocabilité à tout moment ; un salaire qui ne sera pas supérieur à celui d’un ouvrier ; adoption immédiate de mesures afin que tous remplissent des fonctions de contrôle et de surveillance, que tous deviennent pour un temps “bureaucrates” et que, de ce fait, personne ne puisse devenir “bureaucrate”. »V. Lénine, L’Etat et la Révolution, Editions Octobre, 2024, p.114

On est loin d’une théorisation du « substitutisme » ! L’Etat ouvrier ainsi constitué doit servir à défendre la révolution contre la résistance de la bourgeoisie et à exproprier définitivement les capitalistes pour mettre en œuvre une planification démocratique de l’économie. C’est donc un régime de démocratie révolutionnaire pour les travailleurs et de dictature du prolétariat contre la bourgeoisie. Comme l’expliquait Engels, avec la disparition progressive des classes et des inégalités sociales, cet appareil de contrainte est ensuite voué à s’éteindre :

« Le premier acte dans lequel l’Etat apparaît réellement comme représentant de toute la société – la prise de possession des moyens de production au nom de la société –, est en même temps son dernier acte propre en tant qu’Etat. L’intervention d’un pouvoir d’Etat dans des rapports sociaux devient superflue dans un domaine après l’autre, et entre alors naturellement en sommeil. Le gouvernement des personnes fait place à l’administration des choses et à la direction des opérations de production. »F. Engels, Anti-Dühring, cité dans V. Lénine, L’Etat et la Révolution, p.19

Mais dans la foulée d’Octobre 1917, d’importants obstacles se dressent sur le chemin de l’extinction de l’Etat ouvrier. La Russie est alors un pays très arriéré, où l’industrialisation n’a touché que quelques centres urbains. Les neuf dixièmes des habitants sont des paysans, qui travaillent souvent dans des conditions moyenâgeuses. 60 % de la population est analphabète, ce qui complique la rotation des tâches de direction et favorise la persistance d’une bureaucratie « lettrée ». La bourgeoisie et ses agents ont d’autant plus de facilité à saboter les entreprises sous contrôle ouvrier. Les généraux tsaristes profitent des difficultés du pouvoir pour organiser des complots de part et d’autre du pays. Ils reçoivent bientôt le soutien des puissances impérialistes « démocratiques » – la France, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, etc. – qui envoient des armes, de l’argent et des soldats pour « étouffer le bolchevisme au berceau » (Winston Churchill).

Les bolcheviks n’ont jamais pensé construire le socialisme dans les seules frontières de la Russie arriérée. Ils conçoivent leur révolution comme la première étape d’une révolution mondiale, une source d’inspiration pour inciter les travailleurs des pays plus riches à se soulever à leur tour : « ce qui importe, c’est que la glace est rompue, la voie est ouverte, la route tracée », déclare Lénine en 1922.V. Lénine, Œuvres complètes, Vol. 33, Editions sociales, 1963, p.49 Mais les révolutions qui éclatent alors dans le reste de l’Europe (en Finlande et en Allemagne en 1918, en Hongrie et en Italie en 1919) sont défaites à cause des erreurs et des trahisons de leurs directions respectives. La Russie soviétique se trouve donc isolée ; c’est une forteresse assiégée par les forces impérialistes.

Dans ces conditions, le gouvernement issu des soviets est forcé de recourir à des mesures militaires d’exception. Il ordonne des réquisitions alimentaires dans les campagnes, réprime sévèrement les saboteurs et interdit les partis et journaux appelant à l’insurrection – comme tout régime démocratique en temps de guerre. Or l’ensemble des partis bourgeois et réformistes se sont rangés du côté des « armées blanches » réactionnaires : ils multiplient les initiatives militaires et les attentats terroristes contre le pouvoir soviétique. Les bolcheviks finissent donc par devenir le seul parti légal au sein des soviets par suite de décisions imposées par les circonstances, comme le soulignera Trotsky a posteriori :

« La conquête du pouvoir, quelque importante qu’elle soit en elle-même, ne fait nullement du parti le maître tout-puissant du processus historique. Certes, après s’être emparé de l’Etat, le parti reçoit la possibilité d’agir avec une force sans précédent sur le développement de la société ; mais en revanche lui-même est soumis à une action décuplée de la part de tous les autres membres de cette société. Il peut être rejeté du pouvoir par les coups directs des forces hostiles. Avec des rythmes plus lents de l’évolution, il peut, tout en se maintenant au pouvoir, dégénérer intérieurement. […]

Quant à l’interdiction des autres partis soviétiques, elle ne découlait nullement de quelque “théorie” bolcheviste, mais fut une mesure de défense de la dictature [du prolétariat] dans un pays arriéré et épuisé, entouré d’ennemis de toutes parts. Il était clair pour les bolcheviks, dès le début même, que cette mesure […] contenait les plus grands dangers. Cependant, la source du danger n’était pas dans la doctrine ou la tactique, mais dans la faiblesse matérielle de la dictature dans les difficultés de la situation intérieure et extérieure. Si la révolution avait vaincu, ne fût-ce qu’en Allemagne, du même coup le besoin de l’interdiction des autres partis soviétiques aurait disparu. »L. Trotsky, Bolchevisme contre stalinisme, Archive Internet des marxistes, p.54

Dans une forteresse assiégée et affamée, les soviets perdent nécessairement de leur vitalité démocratique. Mais il est erroné d’affirmer, comme le font les auteurs de la brochure, qu’ils « ont d’abord été supprimés, avec l’argument du dépérissement de “l’ardeur révolutionnaire” en leur sein ». Comme le souligne au contraire l’historien Marcel Liebman, « la prise du pouvoir des bolcheviks fut suivie, partout en Russie, par l’extension du phénomène soviétique qui ne se produisit véritablement qu’après octobre 1917. Une circulaire du commissariat du Peuple à l’Intérieur datée du 5 janvier 1918 déclarait que les Soviets locaux étaient désormais investis de tous les pouvoirs de l’ancienne administration et ajoutait : “Tout le pays doit se couvrir d’un réseau de nouveaux Soviets.” Et en effet, leur nombre crût spectaculairement, surtout à la campagne où, jusqu’à l’insurrection d’Octobre, ils avaient été à peu près inexistants. »M. Liebman, Le léninisme sous Lénine, Tome 2, Seuil, 1973, p.16

Malgré le dépérissement progressif des soviets dans les conditions de la guerre civile, les bolcheviks n’ont jamais cherché à les « supprimer », espérant au contraire qu’ils se raviveraient à l’issue du conflit et à la faveur des développements de la révolution mondiale. Le parti lui-même continue tant bien que mal d’animer sa propre démocratie interne. Ses congrès se tiennent tous les ans et les délégués y débattent, par motions interposées, de toutes les questions cruciales du moment.

La dégénérescence stalinienne

Mais le parti n’est pas « le maître tout-puissant du processus historique ». Il lui devient de plus en plus difficile de s’appuyer sur une classe ouvrière décimée, épuisée et démoralisée par de longues années de guerres et de destructions. En parallèle, les fonctionnaires de l’ancienne bureaucratie tsariste et les membres des couches privilégiées commencent à peser d’un poids décisif dans l’appareil de l’Etat ouvrier. Ils se font élire à la tête des soviets désertés par les travailleurs, intègrent la direction des usines nationalisées et des administrations, adhèrent au Parti bolchevik en vue d’en prendre le contrôle. Effrayé par la puissance de ces forces sociales, Lénine alerte dès 1923 : « Notre appareil d’Etat […] constitue dans une très grande mesure une survivance du passé, et qui a subi le minimum de modifications tant soit peu notables. Il n’est que légèrement enjolivé à la surface ; pour le reste, c’est le vrai type de notre ancien appareil d’Etat. »V. Lénine, Œuvres complètes, Vol. 33, Editions sociales, 1963, p.495

La bureaucratie montante se trouve un chef en la personne de Joseph Staline, dirigeant bolchevik de deuxième ordre qui parvient, à force d’intrigues, à dominer le parti. Le processus de bureaucratisation – de confiscation du pouvoir de la classe ouvrière – s’accélère sous sa direction après la mort de Lénine en 1924. Parmi les bolcheviks et dans l’appareil d’Etat, Staline commence à éliminer tous ceux qui défendent le rétablissement de la démocratie soviétique. Il expulse Trotsky du parti en 1927, puis d’URSS en 1929. Il le fait assassiner par un agent secret en 1940, au Mexique. Entre 1935 et 1940, il fait exécuter 13 des 17 vétérans du comité central bolchevik de 1917, y compris des dirigeants de premier plan tels que Zinoviev, Kamenev et Boukharine. Réprimant férocement toute forme de critique ou de contestation de la bureaucratie, il impose un véritable culte autour de sa personne.

Le stalinisme représente une contre-révolution politique, une profonde réaction contre la révolution d’Octobre. Outre la destruction de la démocratie, aucun domaine n’est épargné. Les inégalités de salaires, limitées au strict minimum au temps des bolcheviks, repartent en flèche. Les femmes travailleuses, dont le régime soviétique voulait porter les conditions à égalité avec les hommes, sont ramenées au rôle de mères et d’épouses obéissantes. Le droit à l’avortement, qui leur avait été accordé en 1920, est supprimé en 1936. L’homosexualité, légalisée en 1918, est de nouveau interdite en 1934. Les nationalités de l’ancien Empire russe, qui avaient obtenu le droit à l’autodétermination en 1917, retombent sous le joug de l’oppression nationale.

Mais de tout cela, les auteurs de la brochure ne disent pas un mot. Au lieu de souligner l’évidente rupture entre l’URSS de Lénine et celle de Staline – entre le bolchevisme et ses bourreaux –, ils se contentent d’affirmer que « le substitutisme contient une dynamique interne implacable ». Autrement dit, la formation de partis d’avant-garde révolutionnaires mènerait fatalement au système des Goulags ! Pour une étude des « réponses du passé », c’est tout de même très expéditif.

Le stalinisme et la révolution mondiale

Le mot « stalinisme » ne figure pas une seule fois dans Comment faire ? Staline lui-même n’est mentionné qu’au détour d’une anecdote. Ce faisant, les dirigeants insoumis occultent un élément central, fondamental, de l’histoire du XXsiècle. Ils ont beau jeu, ensuite, de déplorer « l’effacement des partis communistes » et de l’attribuer à une prétendue « disparition du prolétariat »… Avant de s’en remettre à des hypothèses sociologiques sur le rôle du bacon et des bistrots dans l’effacement de la conscience de classe, il faudrait commencer par envisager des causes politiques à la destruction des puissants partis de l’Internationale communiste.

L’Internationale communiste (IC) fut fondée en 1919, à l’initiative des bolcheviks, pour réunir les éléments révolutionnaires issus de la social-démocratie et du mouvement syndical, dans le monde entier. Par exemple, en 1920, la majorité de la SFIO fonde le Parti communiste – Section française de l’Internationale communiste. La création de l’IC vise à constituer une direction unifiée pour la révolution mondiale.

Mais les jeunes partis de l’IC, qui viennent à peine de rompre avec la social-démocratie, n’ont pas connu les longues années de préparation dont les bolcheviks ont bénéficié avant de prendre le pouvoir. Ils peinent donc à asseoir leur autorité, dans la classe ouvrière, face aux puissantes organisations sociales-démocrates, et commettent une série d’erreurs liées à leur inexpérience. En Allemagne, par exemple, ils lancent une insurrection prématurée en mars 1921, qui les isole et les expose à une sévère répression, puis manquent une occasion de prendre le pouvoir à l’automne 1923, alors qu’existent des conditions similaires à celles d’octobre 1917 en Russie. Dans ce contexte, la bourgeoisie et ses alliés « socialistes » parviennent à mater les révolutions en Allemagne, en Hongrie, en Autriche, en Italie, etc.

La démoralisation qui s’ensuit favorise la consolidation du stalinisme en Russie, puis son extension dans les partis de l’Internationale. A mesure que la bureaucratie s’empare de l’Etat ouvrier et du Parti bolchevik russe, elle manœuvre pour remplacer les dirigeants des partis communistes de tous les pays par des cliques à ses ordres. Nombre de membres fondateurs des sections française, italienne, espagnole, allemande, polonaise ou chinoise de l’IC finissent par être exclus pour « trotskysme ». Quand les partis communistes recommencent à grandir dans les années 1930, sur fond de crise du capitalisme, leurs programmes et leurs régimes internes ont été profondément transformés par la dégénérescence de l’IC.

La couche dirigeante d’URSS a pris le pouvoir en profitant du reflux, de l’isolement et des énormes difficultés matérielles d’une révolution prolétarienne. Ses privilèges reposent sur la passivité de la classe ouvrière, qu’elle entretient en lui imposant un régime de terreur. Elle est donc terrifiée par la perspective de révolutions victorieuses dans d’autres pays, qui auraient pour effet de pousser les travailleurs soviétiques à se soulever pour écarter la bureaucratie et restaurer la démocratie ouvrière. C’est pourquoi les dirigeants staliniens de l’IC vont progressivement saboter les révolutions de part et d’autre de la planète.

Lors de la révolution et de la guerre civile en Espagne, dans les années 1930, le PCE sabote la lutte contre Franco en massacrant les militants révolutionnaires qui occupent les usines et collectivisent les terres. Quand des grèves révolutionnaires éclatent en France en 1936, dans la foulée de la victoire électorale du Front populaire, Maurice Thorez (PCF) appelle à « savoir terminer une grève dès que la satisfaction a été obtenue » – c’est-à-dire à renoncer à la conquête du pouvoir. En 1943, Staline dissout l’IC sur simple décret pour consolider son alliance avec les impérialistes américains et britanniques : il leur promet une coexistence pacifique et le renoncement définitif à la révolution mondiale.

Là où des partis « communistes » se trouvent projetés au pouvoir après la Seconde Guerre mondiale – en Europe de l’Est, en Corée du Nord, en Chine, etc. –, leurs directions combattent tout mouvement indépendant de la classe ouvrière : les révolutions sont faites par le haut et établissent des régimes sur le modèle de l’URSS stalinienne. Comme le souligne la brochure des insoumis, la planification de l’économie permet cependant « un bond de développement inouï des forces productives de ces pays ». Mais à terme, l’absence de démocratie ouvrière – de liberté de critique et d’initiative, qui est cruciale pour corriger les erreurs de la planification – mine le développement des sociétés sous domination bureaucratique. Le « retour féroce du capitalisme, dès lors sans rival » qui advient dans les années 1990 ne signe donc pas l’échec du marxisme, mais celui de sa sanglante trahison stalinienne.

Trahisons et conscience de classe

A compter de leur dégénérescence stalinienne à la fin des années 1920, les partis issus de l’Internationale communiste deviennent des freins à la révolution, au même titre que les partis sociaux-démocrates avant eux. Les efforts conjoints de leurs bureaucraties respectives font échouer nombre de mobilisations révolutionnaires. Rien qu’en France, après la défaite de 1936, la classe ouvrière aurait pu renverser le capitalisme à la Libération de 1944 – lorsque le PCF était le premier parti du pays et dominait la Résistance – et en mai 1968, quand même de Gaulle était persuadé que « les communistes » allaient prendre le pouvoir.A ce sujet, lire notre livre Révolutions françaises Mais à chaque occasion, le PCF jette toutes ses forces pour démobiliser les travailleurs qui attendent ses consignes : ce n’est jamais le « bon moment » pour la révolution.

Quand la gauche parvient au pouvoir en 1981 sous la présidence de François Mitterrand, le PCF réitère une nouvelle fois la trahison de Léon Blum en 1936. Pour justifier son soutien à un gouvernement qui refuse de rompre avec le capitalisme et, dès 1982, engage la politique d’austérité du « tournant de la rigueur », Gisèle Moreau, membre du bureau politique du PCF, déclare : « Nous n’avons jamais été partisans ni du “tout, tout de suite”, ni du “tout ou rien” »« Sur la participation au gouvernement », Émission Tribune libre, cinearchives.org. En 1997, le PCF et le PS retournent conjointement au pouvoir dans le cadre de la « gauche plurielle ». Leur gouvernement, dirigé par Lionel Jospin, est celui qui aura privatisé le plus d’entreprises dans toute l’histoire de France.

Après un siècle à espérer en vain que « leurs » partis renversent le capitalisme, on peut comprendre que les travailleurs aient fini par se lasser des promesses des « socialistes » et des « communistes ». Nul besoin d’une « disparition du prolétariat » pour cela. Mais Mélenchon n’aime pas qu’on explique les défaites historiques de la classe ouvrière par les actions de ses dirigeants. Et pour cause : membre du PS de 1976 à 2008, il a soutenu Mitterrand de bout en bout et participé au gouvernement Jospin. Il porte donc une part de responsabilité dans l’histoire récente des renoncements de la gauche. Dans une conférence, en 2011, il se moquait ainsi de ceux qui accusent Mitterrand de trahison :

« Il y a ensuite le procès de l’extrême gauche. C’est le procès en trahison. Au fond, tout n’était qu’une comédie et le traître avec son masque s’est caché, et puis un jour, fatigué de “faire le socialiste”, il l’a jeté et enfin, il a révélé sa vraie nature. “Ah, il faut que les brebis se tournent vers le bon berger et d’ici là, on a ce qu’il faut de larmes pour regretter les erreurs qu’elles commettent !” Voilà en gros la pensée qui résume l’histoire à une série de complots policiers dans lequel circulent des personnages de circonstance desquels on n’a rien à attendre. »J.-L. Mélenchon, « Bilan raisonné de 1981 et de la présidence de François Mitterrand », youtube.com

Nous ne pensons pas que l’histoire se résume à « une série de complots policiers », ni que les travailleurs soient comparables à un troupeau bêlant. En revanche, nous estimons (avec Marx) que la classe ouvrière n’est rien sans organisation, et que par conséquent les dirigeants de ses organisations sont investis d’immenses responsabilités. C’est pour cela que Léon Trotsky déclarait en 1938 que « la situation politique mondiale dans son ensemble se caractérise avant tout par la crise historique de la direction du prolétariat. »L. Trotsky, Programme de transition, PCR, 2026, p.1 C’est toujours le cas aujourd’hui, et il est donc urgent de construire une direction à la hauteur du potentiel révolutionnaire du prolétariat.

Le programme révolutionnaire

Revenons pour finir sur la question du programme. Les auteurs de la brochure prétendent que « le programme concret du socialisme initial n’a jamais été mis en mot pendant des décennies », que Marx et Engels n’ont fait qu’établir le schéma d’un « développement historique spontané vers une nouvelle société définie essentiellement par la propriété collective des moyens de production », et qu’ils ont gardé un regrettable « silence sur les formes concrètes de la gestion socialiste de la société. » Ce silence serait la cause des déboires ultérieurs des socialistes et des communistes, car il aurait laissé une trop grande marge d’interprétation. La France insoumise, qui s’est constituée autour de son programme L’Avenir en commun, se targue donc d’une longueur d’avance sur le mouvement marxiste.

On trouve pourtant un programme en dix points dès le Manifeste du Parti communiste de 1847. Par la suite, Marx et Engels élaborent une véritable théorie de l’Etat ouvrier (et donc des « formes concrètes de la gestion socialiste de la société ») à partir notamment de l’expérience de la Commune de Paris. Ils consacrent plusieurs passages du Capital et de l’Anti-Dühring à décrire les principes du fonctionnement d’une économie socialiste planifiée, critiquent le Programme de Gotha des socialistes allemands et participent à l’élaboration du Programme du Parti ouvrier français. On ne peut donc pas affirmer que pour Marx « le projet restait dans une dimension idéalisée. »

En revanche, le projet marxiste est toujours resté dans une dimension révolutionnaire, et c’est sa principale différence avec celui de LFI. Les auteurs de la brochure ont beau affirmer, au terme de leur éloge de L’Avenir en commun, que « le but affiché est une société d’harmonie [qui] suppose la centralité de l’égalité et la fin de l’exploitation capitaliste entre les humains », leur projet concret n’offre aucun moyen d’y parvenir. La « société d’harmonie » s’y réduit à une « économie mixte où l’on trouve des biens communs inaliénables, des entités publiques, des coopératives et des entreprises privées ». Or, la persistance de grandes entreprises privées est incompatible avec « la fin de l’exploitation capitaliste ». Tant que les grands moyens de production seront la propriété privée de quelques-uns, et que d’autres devront travailler pour eux, les travailleurs ne seront jamais maîtres du produit de leur travail : ils seront donc toujours exploités.

Pour notre part, nous ne revendiquons pas seulement « la répartition des richesses dès la production » entre capitalistes et travailleurs, mais leur appropriation entière par la classe ouvrière – et donc l’expropriation des capitalistes. On ne peut pas instaurer durablement d’économie « mixte », c’est-à-dire de compromis entre les exploités et leurs exploiteurs, car les intérêts de ces deux classes s’opposent diamétralement. Si LFI veut sérieusement s’attaquer au capitalisme, elle ne peut viser autre chose que la suppression complète de ce système. Autrement, les capitalistes partiellement spoliés par un gouvernement insoumis, tels des fauves blessés, se vengeront sans pitié en utilisant toutes les ressources qu’on leur aura laissées. Comme l’écrivait le révolutionnaire français Saint-Just, « ceux qui font des révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau. » Toute l’expérience du XXsiècle l’a démontré.

Il va sans dire que nous appuierons tous les coups que LFI portera à la classe capitaliste, si elle parvient au pouvoir, comme nous la défendons aujourd’hui contre les attaques de la droite et de la « vieille gauche ». Si la bourgeoisie contre-attaque, nous riposterons aux côtés des insoumis sincères. Mais nous continuerons de le faire au nom de notre propre programme, des idées de Marx, Engels, Lénine et Trotsky, qui sont les seules à indiquer l’issue hors de ce système infernal.

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