Cet article est la reprise d’un exposé réalisé lors d’une Ecole locale du PCR, en octobre dernier. La vidéo est en ligne sur notre chaîne YouTube ici.


Le titre de cette discussion est : « défense du marxisme ». En un sens, toute notre activité consiste en cela : défendre les idées, les méthodes et le programme du marxisme. Mais aujourd’hui, on abordera les éléments les plus fondamentaux de la théorie marxiste, qui est constamment attaquée par nos adversaires.

Qui sont ces adversaires ?

Il y a d’abord les théoriciens et professeurs bourgeois, ceux qui défendent ouvertement le système capitaliste et la domination de la bourgeoisie. Ils attaquent sans cesse le matérialisme, la dialectique, la théorie de la lutte des classes – et, bien sûr, la perspective du socialisme et du communisme.

Mais en réalité, lorsqu’ils s’ad-ressent au grand public, les intellectuels bourgeois ne se compliquent pas trop la vie : ils évoquent les crimes du stalinisme et son effondrement, après quoi ils considèrent qu’ils ont fait leur travail. Il est rare qu’ils s’aventurent au-delà de ce type d’argumentation.

Il en va de même, au fond, du côté de dirigeants de la gauche réformiste. Vous ne trouverez pas une critique détaillée du marxisme sous les plumes d’Olivier Faure, de Marine Tondelier ou de Fabien Roussel. Le seul dirigeant réformiste qui ait fait une tentative dans ce sens, c’est Mélenchon avec sa théorie « populiste » des « révolutions citoyennes », qui sont censées avoir remplacé, de nos jours, les révolutions socialistes dirigées par la classe ouvrière et son parti révolutionnaire.

On a déjà répondu, dans plusieurs articles, à cette théorie abstraite et erronée de Mélenchon, et je n’y reviendrai pas ici. [1] L’essentiel de mon exposé sera consacré aux attaques qui viennent de l’intérieur du marxisme, ou disons d’individus et d’organisations qui, tout en se réclamant du marxisme, lui font subir des distorsions qui le dénaturent complètement.

Lénine les qualifiait de « révisionnistes », et il soulignait que ce sont les plus dangereux adversaires du marxisme, en un sens, précisément parce qu’ils ne s’annoncent pas comme des adversaires, mais comme des gens qui « perfectionnent » le marxisme, le « mettent à jour » et « l’enrichissent ».

De nos jours, beaucoup de jeunes qui cherchent des idées radicales, communistes, marxistes, sont influencés par des idées et des courants révisionnistes. Notre rôle, le rôle du PCR, est d’expliquer à ces jeunes ce qu’est le révisionnisme, d’où il vient et pourquoi nous le combattons. Nous devons mener une lutte permanente contre l’influence du révisionnisme, qui est une lutte pour les idées authentiques du marxisme. Nous devons convaincre la jeunesse radicalisée que si elle veut se former aux idées du marxisme, elle doit se détourner des révisionnistes et s’engager dans une étude sérieuse de Marx, Engels, Lénine et Trotsky.

Les racines de classe du révisionnisme

Nous devons d’abord nous poser la question suivante : d’où viennent les tendances révisionnistes ? Nous sommes matérialistes, et donc nous savons que ces tendances ne tombent pas du ciel. Elles ont des racines de classe, comme toutes les tendances qui ont un certain écho dans la société.

Quelles sont les racines de classe du révisionnisme ? Ce sont les mêmes que celles indiquées par Lénine, en 1908, dans un article intitulé : « Marxisme et révisionnisme ». Lénine y écrit : « Qu’est-ce qui rend le révisionnisme inévitable dans la société capitaliste ? […] C’est le fait que, dans chaque pays capitaliste, à côté du prolétariat se trouvent toujours les larges couches de la petite bourgeoisie, des petits patrons. La petite production a engendré et continue d’engendrer constamment le capitalisme. Celui-ci crée inéluctablement de nouvelles “couches moyennes”. Dès lors il est parfaitement naturel que les conceptions petites-bourgeoises pénètrent encore et encore dans les rangs des grands partis ouvriers. » Et Lénine ajoute : « Il en sera toujours ainsi jusqu’aux péripéties mêmes de la révolution prolétarienne. »

C’est aussi vrai aujourd’hui qu’en 1908. Certes, depuis 1908, la petite bourgeoisie a largement fondu, et en particulier la petite paysannerie. Dans les pays les plus développés, mais aussi dans les autres pays, le poids social de la classe ouvrière a énormément augmenté, au détriment de la petite bourgeoisie. Cependant, la petite bourgeoisie – la « classe moyenne » en général – n’a pas disparu, et elle tient toujours le haut du pavé dans les universités et l’intelligentsia de gauche. Son influence idéologique est toujours considérable. Elle est au moins aussi importante qu’à l’époque de Lénine, et elle se manifeste non seulement dans le réformisme (qui domine actuellement le mouvement ouvrier), mais aussi dans le révisionnisme.

Le révisionnisme au XXIsiècle

Donc, les racines de classe du révisionnisme sont les mêmes aujourd’hui qu’à l’époque de Lénine. Par contre, le contenu théorique du révisionnisme a sensiblement évolué, depuis.

Dans son article de 1908, la principale tendance que cible Lénine est celle que représentait un certain Edouard Bernstein, contre lequel Rosa Luxemburg polémiqua dans son célèbre ouvrage : Réforme sociale ou révolution (1898). Comme l’a démontré Rosa Luxemburg, et comme le soulignait aussi Lénine, les idées de Bernstein représentaient une tendance réformiste se développant à l’intérieur du marxisme. Il s’agissait d’une rupture avec le marxisme – mais qui était menée sous le drapeau du marxisme, sous couvert de « l’enrichir » et de « l’actualiser ».

Or, depuis 1908, le réformisme s’est formellement séparé du marxisme, s’est constitué en une tendance indépendante. Personne, aujourd’hui, ne songerait à qualifier Olivier Faure, Fabien Roussel et Mélenchon de « révisionnistes ». Non : ils sont réformistes et s’assument comme tels. Même Mélenchon ne prétend pas « réviser » le marxisme. Il s’en réclame parfois vaguement, de loin, et parle de « révolution citoyenne » ; mais pour le reste, il ne conteste pas le caractère réformiste de sa théorie, de sa stratégie et de son programme.

Je ne dis pas que le révisionnisme, aujourd’hui, n’a plus rien à voir avec le réformisme. Au contraire : du fait même de leurs racines de classe communes, tous les révisionnismes tendent vers le réformisme, quand ils n’y sont pas déjà. Mais de nos jours, le révisionnisme a une plus grande diversité doctrinale qu’à l’époque de Lénine, et ce pour une raison assez simple : en plus d’un siècle (depuis 1908), il y a eu toutes sortes de nouvelles distorsions et révisions du marxisme.

Vous avez d’abord les staliniens – plus ou moins assumés, c’est-à-dire plus ou moins honteux – et qui sont bel et bien une tendance petite bourgeoise. Ce qui caractérise le stalinisme (ou le maoïsme, ce qui revient au même), c’est précisément le manque de confiance dans la capacité de la classe ouvrière à prendre le pouvoir et transformer la société. Si vous grattez la rhétorique d’un stalinien endurci (fut-il honteux), vous trouverez toujours l’idée que les travailleurs ne sont pas capables de prendre et de conserver le pouvoir. Et vous y trouverez également des préjugés nationalistes, qui eux aussi sont typiquement petits-bourgeois.

A côté des staliniens et des maoïstes, vous avez les ultra-gauchistes, mais aussi toute la cohorte bigarrée des « marxiens », les « marxistes académiques », qui ont d’ailleurs une certaine influence sur les staliniens et les ultra-gauchistes, précisément parce qu’ils ont tous la même racine de classe. Dans tous les cas, il s’agit de révisions petites-bourgeoises de la théorie marxiste.

Voilà, en gros, quel est le paysage révisionniste, de nos jours. Face à cette confusion, la défense du marxisme authentique doit commencer – tout simplement – par rappeler quels sont les éléments fondamentaux de la théorie marxiste. Puis nous devons démontrer que ces éléments fondamentaux n’ont pas besoin d’être « révisés » ; qu’il faut surtout apprendre à les appliquer correctement à la situation actuelle, aux développements actuels, concrets, de la crise du capitalisme et de la lutte des classes. Je ne dis pas que c’est une tâche facile, mais c’est notre tâche, et elle s’oppose radicalement à l’entreprise consistant à s’engager dans une révision du marxisme.

Les trois parties constitutives du marxisme

Donc, quels sont les éléments fondamentaux du marxisme ? Ils consistent dans ce que Lénine appelait les « trois parties constitutives du marxisme », à savoir : 1) la philosophie marxiste, qui est le matérialisme dialectique ; 2) la conception marxiste de l’histoire, qui est le matérialisme historique ; 3) la théorie économique de Marx, c’est-à-dire, pour l’essentiel, l’analyse scientifique des lois qui président au mouvement de l’économie capitaliste et la condamnent à des crises toujours plus profondes.

Lénine souligne qu’il y a un lien organique entre ces trois parties, qui sont indissociables. C’est l’application du matérialisme dialectique à l’histoire de l’humanité qui permet de constituer une science de l’histoire. Et c’est aussi l’application de la méthode dialectique à l’analyse de l’économie capitaliste qui a permis à Marx d’écrire le Capital, qui par ailleurs relève aussi de la conception marxiste de l’histoire, puisque le système capitaliste est un moment de cette histoire.

Autrement dit, ces trois parties constitutives sont solidaires les unes des autres. Elles forment un tout cohérent. Or vous avez des gens qui ne retiennent qu’une partie – ou deux – sur les trois.

Par exemple, vous en avez qui rejettent la dialectique et le matérialisme historique, ou s’en désintéressent, mais qui passent leur vie à commenter Le Capital de Marx et à élaborer, sur cette base, toutes sortes de théories politiques extrêmement obscures et abstraites. Or non seulement leurs conclusions politiques sont absurdes, mais surtout ces gens ne peuvent pas vraiment comprendre Le Capital de Marx, en réalité, puisqu’ils rejettent la méthode dialectique.

Lénine a écrit qu’on ne pouvait pas vraiment comprendre Le Capital sans avoir d’abord lu et étudié à fond la Logique de Hegel, le philosophe allemand qui a le plus influencé Marx et qui a donné à la dialectique son expression la plus élaborée. Lénine a peut-être exagéré, en l’occurrence, car étudier à fond la Logique de Hegel – dont la lecture est très difficile – est une tâche colossale. Mais ce que voulait dire Lénine est très clair et très juste : la théorie économique de Marx est indissociable de sa méthode dialectique. Sans une bonne compréhension de la philosophie dialectique, on ne peut pas vraiment comprendre Le Capital de Marx.

En fait, le rejet d’une seule partie constitutive du marxisme implique fatalement une incompréhension et une révision des deux autres, car les trois parties forment un tout cohérent.

La philosophie marxiste

Ceci dit, la plupart des révisionnistes – qu’ils soient staliniens, « marxiens » ou ultra-gauchistes – ne rejettent pas en bloc telle ou telle partie constitutive du marxisme. Ils les dénaturent sous prétexte de les enrichir. Ce faisant, ils dénaturent le marxisme dans son ensemble. Voyons cela à l’appui de quelques exemples pour chacune des parties constitutives du marxisme.

Je commencerai par la philosophie, le matérialisme dialectique. C’est la base du marxisme, sa méthode générale. Et donc, logiquement, c’est sur cette base que se concentrent la plupart des révisions. En un sens, tout le reste en découle.

Marx expliquait que les idées reflètent le monde objectif, le monde matériel – et non l’inverse. C’est la thèse centrale du matérialisme – par opposition à l’idéalisme, qui donne la primauté aux idées.

Dans le domaine de l’histoire, le matérialisme marxiste démontre la chose suivante : ce sont les rapports de production entre les hommes qui, en dernière analyse, déterminent leurs idées, leur morale, leurs préjugés et leurs comportements. Et donc, si on veut changer radicalement les comportements, si on veut éliminer les préjugés, il faut d’abord transformer radicalement les rapports de production, c’est-à-dire la base économique de l’organisme social.

Cette thèse centrale du marxisme découle de sa philosophie matérialiste. Et la remise en cause de cette thèse passe par une remise en cause du matérialisme philosophique, par l’adoption d’un point de vue idéaliste, qui d’une façon ou d’une autre, plus ou moins subtile, affirme que pour transformer le comportement des hommes, et notamment en finir avec les oppressions, il faut d’abord changer les idées qu’il y a dans la tête des gens.

Cela vous donne le soi-disant « marxisme décolonial », ou le soi-disant « marxisme féministe », et ainsi de suite, qui renvoient toujours au deuxième plan la lutte pour la transformation révolutionnaire des rapports de production. Ils la remplacent par une lutte sur le terrain des idées, des préjugés, des représentations et même du langage de tout un chacun.

Le point d’arrivée d’une telle démarche, c’est ce qu’on appelle l’idéalisme subjectif : chacun est invité à se « déconstruire » subjectivement, à lutter contre ses propres catégories de pensée, comme si c’était que résidait la source des oppressions – et non d’abord dans les rapports de production, dans les rapports de classe et d’exploitation.

Nous ne devons pas faire la moindre concession à ce point de vue idéaliste, qui tend à remplacer la lutte des classes par toutes sortes de spéculations abstraites sur la pensée et le langage.

Les marxistes sont absolument favorables à la lutte contre les préjugés racistes, sexistes et autres. Nous participons très activement à cette lutte. Toute autre position serait absurde et réactionnaire. Mais les marxistes mènent ce combat sur le terrain de la lutte des classes, ce qui suppose l’unité de tous les travailleurs, quels que soient leur origine, leur genre, leur orientation sexuelle ou leur religion.

Bref, nous rejetons catégoriquement le point de vue idéaliste des idées postmodernes, intersectionnelles, etc., qui se sont infiltrées dans la tête de gens prétendument « marxistes ». Pour une critique détaillée de ces idées, je vous conseille de lire le document adopté par le Congrès mondial de notre Internationale, en 2018 : « La théorie marxiste et la lutte contre les oppressions ». [2]

La dialectique

L’autre face de la révision de la philosophie marxiste, c’est la remise en cause de la dialectique.

Marx a extrait la dialectique de la philosophie de Hegel (qui était idéaliste) et l’a remise « sur les pieds », c’est-à-dire sur des bases matérialistes. Le marxisme souligne que la nature, la société et notre propre pensée sont engagées dans un processus de transformation permanent. Or ce processus n’est pas graduel et linéaire ; il est marqué par des ruptures qualitatives, des bonds, des phases d’accélération soudaines et brutales – comme le sont, par exemple, les tremblements de terre et les révolutions.

Le marxisme a dégagé un certain nombre de « lois » de la dialectique : la transformation de la quantité en qualité, la négation de la négation, l’interpénétration des opposés (entre autres). Je n’ai pas le temps d’entrer dans le détail de ces lois. Mais ce qu’il faut souligner, c’est que ces lois sont à l’œuvre à tous les niveaux du monde réel. Engels disait qu’elles sont « les lois les plus générales du mouvement et du développement de la nature, de la société humaine et de la pensée ». Autrement dit, ce sont les lois de toute chose.

Cette idée philosophique centrale, dans le marxisme, a été révisée et rejetée par toute une série de gens qui, pourtant, se réclament du marxisme. Je prendrai un exemple parmi des dizaines d’autres. Un certain Yvon Quiniou, qui a enseigné la philosophie, a écrit un petit livre intitulé Karl Marx, livre qui s’annonce comme une gentille petite introduction générale aux idées de Marx. Mais ce livre, en réalité, est plein d’erreurs révisionnistes en tous genres, dont celle-ci : « La dialectique est d’abord une méthode pour penser le réel dans son devenir et son unité, et il est clair que Marx a raison d’y recourir ». Mais, poursuit Yvon Quiniou, « les problèmes commencent lorsque Marx projette la dialectique dans le réel ».

Comprenez : d’après Yvon Quiniou, les lois de la dialectique ne seraient pas à l’œuvre dans le monde objectif, extérieur à la pensée, de sorte que Marx les y aurait « projetées » de façon arbitraire et artificielle. En deux phrases, Quiniou se livre à une énorme distorsion de la philosophie marxiste. Et cette énorme distorsion de la conception marxiste de la dialectique est aussi un retour à l’idéalisme philosophique, car d’où vient la méthode de pensée dialectique (que Quiniou prétend accepter), sinon de la dialectique du monde objectif lui-même ? Quiniou ne répond pas à cette question, mais on peut répondre à sa place : si la méthode de pensée dialectique n’est pas un reflet de la dialectique du monde matériel, objectif, extérieur à la pensée, cela signifie que la pensée a élaboré cette méthode elle-même, à partir d’elle-même, dans son coin.

C’est de l’idéalisme philosophique, et cela mène fatalement à toutes les conséquences politiques de l’idéalisme. Plus loin, dans ce livre, Quiniou en vient à déclarer que « Marx a eu des formulations imprudentes sur l’histoire à venir et l’arrivée du communisme ». Parmi ces formulations « imprudentes » figure notamment l’idée qu’il « y aurait un sens de l’histoire et un dépassement ultime des contradictions sociales dans une société sans classe », car même sous le communisme, affirme Quiniou, les hommes seront empêtrés dans des « rapports de pouvoir ».

En quoi peuvent bien consister des « rapports de pouvoir » dans une société communiste, une société d’abondance, une société sans classe, sans exploitation, sans oppression et sans Etat ? Je l’ignore, et Yvon Quiniou ne nous le précise pas. Mais vous voyez bien qu’on a là, au fond, cette idée si chère aux « postmodernes », selon laquelle les « rapports de pouvoir » ne sont pas enracinés dans les rapports matériels entre les hommes, mais d’abord dans leurs têtes, dans leurs idées et leurs préjugés.

Le livre d’Yvon Quiniou contient une grande quantité de distorsions de ce genre. Mais ce livre n’est qu’un exemple. En fait, toutes les « innocentes » introductions académiques aux idées de Karl Marx contiennent ce genre d’énormes bêtises. Conclusion : si vous voulez comprendre les idées du marxisme, fuyez ces « introductions » académiques et lisez Marx, Engels, Lénine et Trotsky.

Le matérialisme historique

J’en viens à la deuxième « partie constitutive » du marxisme : le matérialisme historique, la science marxiste de l’histoire. C’est l’application du matérialisme dialectique à l’histoire de l’humanité. Marx a découvert que le fil conducteur de l’histoire est le développement des forces productives, de la productivité du travail humain. C’est ce développement qui, en dernière analyse, a déterminé la succession des régimes économiques et sociaux.

Dans Misère de la philosophie (1846), Marx écrivait : «Les rapports sociaux sont intimement liés aux forces productives. En acquérant de nouvelles forces productives, les hommes changent leur mode de production, et en changeant le mode de production, la manière de gagner leur vie, ils changent tous leurs rapports sociaux. Le moulin à bras vous donnera la société avec le suzerain ; le moulin à vapeur, la société avec le capitaliste industriel.»

Marx a aussi démontré que le capitalisme a développé les forces productives à un niveau tel que, pour la première fois de l’histoire de l’humanité, il est possible de satisfaire les besoins de tous sans recourir à l’exploitation de classe. Pour cela, il faudra renverser le capitalisme – à l’échelle mondiale – et remplacer l’économie de marché par une planification démocratique de la production.

Ce n’est pas une tâche facile, car aux prémisses objectives de la révolution socialiste s’ajoute une prémisse subjective : l’existence d’un parti révolutionnaire suffisamment puissant et enraciné dans la classe ouvrière. A ce propos, je voudrais mentionner une révision du marxisme qui est à la mode, ces temps-ci, et qui porte précisément sur cette question : quelles sont les conditions subjectives d’une révolution socialiste victorieuse ?

Cette révision s’appuie sur le concept d’« hégémonie culturelle », dont le marxiste italien Antonio Gramsci (1891-1937) a fait un certain usage. Ce que Gramsci a fait de ce concept est une chose, que je ne discuterai pas ici. Mais le fait est que cela a donné lieu à des interprétations en complète rupture avec les idées du marxisme et du léninisme, notamment sur la question du parti révolutionnaire.

En gros, cette notion d’hégémonie culturelle renvoie à l’idée que la bourgeoisie ne domine pas simplement au moyen de son appareil répressif, son appareil d’Etat, mais aussi grâce à sa culture et son idéologie, via des institutions telles que les médias, les écoles, les universités, les diverses Eglises, et ainsi de suite. Nous n’avions pas attendu les épigones de Gramsci pour le savoir. Marx avait déjà expliqué qu’en général, en dehors des périodes de crise révolutionnaire, « les idées dominantes sont les idées de la classe dominante ».

Mais là où les théoriciens de l’hégémonie culturelle dérapent complètement, c’est lorsqu’ils expliquent que préalablement au succès d’une révolution socialiste, il faut construire (sous le capitalisme !) une « contre-hégémonie » – une « contre-culture », en somme – englobant non seulement tous les secteurs de la classe ouvrière, mais aussi une large fraction de la petite bourgeoisie.

Une telle formulation ouvre la porte à l’abandon total de la conception léniniste du parti, c’est-à-dire d’un parti d’avant-garde qui ne crée pas vraiment une « contre-hégémonie » de masse, mais regroupe, forme et soude la minorité la plus consciente et la plus active de notre classe.

Bien sûr, cette minorité doit plonger ses racines dans toutes les organisations de la classe ouvrière, en particulier dans les syndicats. Et bien sûr, plus le parti révolutionnaire grandit, plus il développe son influence dans une fraction des masses grâce à son agitation quotidienne et de son intervention directe dans la lutte des classes. Mais la tâche du parti révolutionnaire n’est pas de construire je ne sais quelles « contre-hégémonie » et « contre-culture » englobant la classe ouvrière et, par-dessus le marché, la petite bourgeoisie.

L’idée même est absurde, parce que les rouages du capitalisme et de l’exploitation – sans même parler de la propagande bourgeoise – signifient que seule une crise révolutionnaire permet à la conscience de la masse des travailleurs de s’arracher à la routine et l’abrutissement auxquels elle est vouée par ce système.

Au final, les théoriciens de la « contre-hégémonie » et de la « contre-culture » : 1) sous-estiment la capacité de la classe ouvrière réelle, telle qu’elle est aujourd’hui, à se lancer dans une offensive révolutionnaire ; 2) ne comprennent pas le rôle décisif du parti révolutionnaire, de la direction révolutionnaire, dans la victoire d’une révolution ouvrière.

Et on retrouve à nouveau, ici, les deux éléments que j’ai mentionnés plus haut : 1) le manque de confiance (typiquement petit-bourgeois) dans les capacités de la classe ouvrière à transformer la société ; 2) des tendances idéalistes, qui réduisent le rôle du parti révolutionnaire à l’organisation d’une « bataille idéologique » et « culturelle » dans la masse de la population, alors que le rôle du parti révolutionnaire est, dans une large mesure, de se préparer à la conquête du pouvoir lorsque les conditions en seront réunies, c’est-à-dire lorsque les contradictions objectives du capitalisme auront précipité une crise révolutionnaire.

L’économie marxiste

Je passe très rapidement sur les tendances révisionnistes qui concernent la troisième « partie constitutive » du marxisme : la théorie économique de Marx.

Il y a un petit microcosme de « marxiens » qui tournent en rond dans tel ou tel chapitre du Capital de Marx. Mais ils ne méritent pas vraiment qu’on s’y arrête, car ce qu’ils racontent est tellement abstrait et confus qu’ils n’ont pratiquement aucune influence en dehors de leurs petits cercles.

Les principales révisions de Marx, dans le domaine de la science économique, ont porté sur la question des crises du capitalisme. Lors de la longue phase de croissance des Trente Glorieuses, après la Deuxième Guerre mondiale, divers théoriciens se réclamant du marxisme ont commencé à expliquer que le système capitaliste avait réussi à surmonter ses contradictions, de sorte qu’il n’y aurait plus de crises du capitalisme.

En gros, ils se sont adaptés aux théories keynésiennes, celles-là mêmes que défendent aujourd’hui les réformistes de gauche. Mais ces révisions de la théorie économique de Marx ont été réfutées non seulement par les marxistes authentiques, mais aussi et surtout par les événements eux-mêmes. La crise économique des années 1970, puis celle de 2008 (dont nous ne sommes toujours pas sortis), ont ruiné toutes les théories révisionnistes affirmant que le système capitaliste avait dépassé ses contradictions internes.

Dogmatisme et éclectisme

En rejetant toutes les formes de révisionnisme, toutes les distorsions du marxisme, le PCR se range résolument sous le drapeau du marxisme « orthodoxe ». Ceci nous vaut l’accusation d’être des marxistes « dogmatiques ». Nous serions aveuglément attachés à des dogmes.

Pas du tout. L’orthodoxie n’est pas le dogmatisme. Le dogmatisme, c’est autre chose : c’est une erreur de méthode. C’est l’abandon – ou l’ignorance – de l’idée la plus fondamentale de la dialectique : la vérité est toujours concrète. Tant qu’une idée est très générale, tant qu’elle n’est pas concrète, elle manque de contenu, de précision, d’effectivité – bref, de vérité. Hegel l’a très bien montré.   

C’est ce que ne comprennent pas les dogmatiques, qui remplacent l’analyse du monde réel, concret, par la répétition de quelques idées très générales, très abstraites. Lutte Ouvrière (LO), en France, en est un exemple caricatural. Quoi qu’il se passe dans le monde, quelle que soit la situation politique concrète, LO se contente de répéter la même poignée d’idées très générales : les patrons exploitent les travailleurs, les réformistes trahissent les travailleurs, « et donc » les travailleurs doivent rejoindre LO. Ils répètent cela en boucle, en toutes circonstances, depuis des décennies, et s’en satisfont. Quant au fait que les travailleurs ne rejoignent pas LO, cette organisation l’explique en fustigeant le « faible niveau de conscience » de la classe ouvrière. Soit dit en passant, on retrouve ici le scepticisme petit-bourgeois à l’égard de la classe ouvrière, qui est au cœur de tous les révisionnismes, y compris le révisionnisme ultra-gauchiste. Nous avons cité LO, mais cela vaut pour toutes les organisations ultra-gauchistes.

Le PCR n’est pas dogmatique. Nous comprenons que nos idées, nos principes, doivent être constamment confrontés à l’évolution de la réalité concrète, de la lutte des classes et de la conscience politique des différentes couches de la classe ouvrière. C’est dans l’analyse concrète des processus réels que nous pouvons développer des perspectives, un programme et une tactique en phase avec la situation concrète.

Par ailleurs, le marxisme authentique ne s’oppose pas seulement au dogmatisme ; il s’oppose aussi à l’éclectisme, c’est-à-dire à l’introduction dans la théorie marxiste d’éléments étrangers au marxisme. Les experts du moment, dans ce domaine, c’est la fameuse PaduTeam, sur YouTube et ailleurs. Le succès de la PaduTeam reflète la recherche d’idées marxistes dans la jeunesse. Mais le problème est que les idées de la PaduTeam sont à la fois staliniennes et éclectiques. J’y reviendrai prochainement dans un article.

Il faut noter que les éclectiques, bien souvent, s’imaginent qu’ils échappent au dogmatisme parce qu’ils sont ouverts à toutes les modes théoriques, qu’ils ont 3000 références et sources d’inspiration. Mais en réalité, les éclectiques ne sont pas moins dogmatiques que Lutte Ouvrière, car eux non plus ne confrontent pas leurs idées aux processus réels, aux processus concrets.

Si l’éclectique confrontait vraiment sa mélasse théorique au monde réel, il se rendrait compte que c’est une mélasse théorique. Mais non : l’éclectique est très content avec sa mélasse, qu’il enrichit sans cesse de nouveaux éléments. Il ne se préoccupe pas de savoir si cela correspond au monde réel.

Conclusion

Dans tous les cas de révisionnisme que j’ai abordés, on trouve toujours deux éléments : l’idéalisme et le rejet de la dialectique. Autrement dit, le révisionnisme se manifeste toujours par un rejet de la philosophie marxiste, du matérialisme dialectique.

C’est la raison pour laquelle le PCR insiste autant sur la philosophie marxiste dans la formation de ses camarades. Cependant, j’insiste une dernière fois sur ceci : le révisionnisme n’est pas simplement un malheureux dérapage sur le plan philosophique. Ou plutôt, ce dérapage est lui-même une expression de la pression des idées petites-bourgeoises sur le mouvement ouvrier.

Le marxisme vivant, réel, n’évolue pas dans une bulle, à l’abri des pressions sociales et idéologiques de différentes classes de la société capitaliste. Si bien que notre lutte implacable contre le révisionnisme, notre lutte pour le marxisme authentique, « orthodoxe », est une lutte contre les pressions petites-bourgeoises sur notre mouvement.

Si on cède à ces pressions, on est perdus. Si, au contraire, on résiste à ces pressions, si on préserve le marxisme authentique de toutes les distorsions petites-bourgeoises, notre succès est garanti.


[1] Lire notamment Mélenchon, le peuple et le salariat.

[2] En ligne ici.

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