La lutte contre le contrat première embauche (CPE), il y a 20 ans, fut une grande défaite infligée au patronat par une mobilisation massive de la jeunesse et des travailleurs. Arraché après des semaines de lutte dans la rue et les entreprises, le retrait de cette contre-réforme a montré comment on peut faire reculer un gouvernement. Et comme nous allons le voir, cette lutte aurait pu aller beaucoup plus loin.
Le déclin du capitalisme français
Le CPE s’inscrivait dans une série de mesures visant à baisser « le coût du travail ». Il faisait suite, notamment, au contrat nouvelles embauches (CNE), mis en place en 2005. Le CNE permettait aux patrons de licencier sans motif, pendant deux ans, dans les entreprises de moins de 20 salariés.
Présenté comme une solution au chômage des jeunes, le CPE visait à étendre cette mesure à tous les jeunes de moins 26 ans. A cela s’ajoutaient des allègements de charges pour les entreprises embauchant des jeunes au chômage depuis plus de six mois. Si elles avaient été appliquées, ces mesures auraient exercé une pression à la baisse sur les conditions de travail et les salaires de l’ensemble des travailleurs.
Cette attaque correspondait aux besoins objectifs du capitalisme français dans un contexte marqué, à l’échelle mondiale, par la concurrence croissante de nouvelles puissances industrielles, comme la Chine. Par ailleurs, l’écart ne cessait de croître (déjà) entre le capitalisme français et le capitalisme allemand – au profit de ce dernier.
Depuis les années 80, l’industrie française avait perdu des centaines de milliers d’emplois. De l’autre côté du Rhin, les réformes Hartz (2003-2005) avaient profondément dégradé les conditions de travail, ce qui avait multiplié les emplois précaires – et renforcé la compétitivité de l’industrie allemande.
Pour rester compétitifs et défendre leurs profits, les capitalistes français avaient besoin d’attaquer brutalement les conquêtes de la classe ouvrière. Cependant, la bourgeoisie redoutait les grandes traditions de lutte du prolétariat français – des grèves de mai-juin 1936 à la grève générale de mai 1968, en passant par la grande mobilisation de 1995. Pour cette raison, la classe dirigeante hésitait à lancer une offensive aussi sévère qu’en Allemagne. Mais en 2006 la nécessité en devenait trop pressante.
Une situation explosive
Le CPE intervient dans un contexte de profondes tensions sociales. Le chômage frappe durement la jeunesse : plus de 800 000 jeunes sont sans emploi, soit environ un quart d’entre eux. Beaucoup de jeunes sont condamnés à enchaîner les stages peu ou pas rémunérés. A l’époque, on estime qu’il faut en moyenne entre 8 et 11 ans, après des études supérieures, pour accéder à un emploi stable. La promesse d’une ascension sociale par les études sonne ne plus en plus creux ; la précarité devient la norme, même pour les diplômés.
La période précédente a été marquée par plusieurs mobilisations intenses : en avril 2002, la qualification de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle provoquait des manifestations de masse ; en 2003, l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis suscitait un vaste mouvement de protestation à l’échelle mondiale ; la même année, la contre-réforme Fillon (sur les retraites) jetait des millions de personnes dans les rues ; au printemps 2005, le projet de Constitution européenne était rejeté, par référendum, après une campagne très polarisée ; à l’automne de la même année, les banlieues s’embrasaient suite à la mort de deux adolescents poursuivis par la police.
C’est dans ce contexte général que le CPE est annoncé par Dominique de Villepin, le 16 janvier 2006. Sans surprise, la jeunesse relève le gant et part à l’offensive.
Une marée irrésistible
Le 7 février, 400 000 personnes manifestent contre le projet de loi. Puis le passage en force du gouvernement – qui dégaine un « 49.3 », le 9 février – met le feu aux poudres. La conclusion s’impose aux manifestants : la bataille ne sera pas gagnée au Parlement, mais dans la rue.
La mobilisation monte en puissance tout le long du mois de février. Le 7 mars, près d’un million de personnes sont dans les rues. Le 18 mars, il y a entre 1,5 et 2 millions de manifestants ; le 28 mars, entre 2 et 3 millions.
Pour tenter d’enrayer cette montée en puissance, le gouvernement a recours à des méthodes inspirées de celles employées en mai 68. Le 11 mars, la Sorbonne est évacuée brutalement, puis fermée par la police, pour tenter d’empêcher l’organisation du mouvement étudiant. Rien n’y fait. Les étudiants réoccupent la Sorbonne et y affichent slogans, banderoles et références explicites à 1968, dont l’héritage inspire la jeunesse mobilisée.
Le mouvement gagne tout le territoire. Les grandes villes sont massivement mobilisées, mais aussi de nombreuses villes moyennes comme Poitiers, Niort, Saint-Brieuc et Digne, qui connaissent d’importantes manifestations. Jusqu’à 70 universités sont bloquées ou perturbées. Des centaines de lycées entrent dans l’action.
La force du mouvement repose sur son organisation démocratique. Dans les universités occupées se tiennent de grandes assemblées générales (AG), qui rassemblent parfois plusieurs milliers d’étudiants. Les débats y sont libres et les décisions prises par des votes démocratiques. Ces AG sont des lieux d’intense apprentissage politique pour les jeunes mobilisés.
Des commissions sont chargées de l’organisation concrète de la mobilisation : production de tracts et d’affiches, la logistique des manifestations, les actions de blocage, etc. Des coordinations nationales étudiantes rassemblent régulièrement des délégués élus par les AG des différentes universités mobilisées. Cela donne une direction et une cohérence d’ensemble au mouvement, à l’échelle de tout le pays.
Le principal syndicat étudiant, l’UNEF, joue un rôle de premier plan dans la mobilisation. Il anime le mouvement dans la plupart des universités, ce qui lui donne une influence réelle sur celui-ci. Dans le même temps, la direction de l’UNEF, très proche du Parti socialiste, privilégie la négociation avec le gouvernement – et souhaite limiter la mobilisation aux formes d’action les plus modérées.
Dans les faits, le véritable centre de gravité du mouvement réside dans les AG et les coordinations étudiantes, où se décident les actions et les mots d’ordre, qui échappent souvent au contrôle de la direction de l’UNEF. Très vite, les revendications dépassent le seul rejet du CPE. Pour une partie croissante de la jeunesse, c’est l’ensemble du système économique et social qui est mis en question.
Le rôle décisif des travailleurs
L’un des éléments centraux du mouvement est le lien noué entre la mobilisation étudiante et la classe ouvrière. Les étudiants multiplient les initiatives hors des facs, souvent dans le but d’entraîner les travailleurs dans le mouvement : blocages de routes, occupations de gares et interventions devant des entreprises.
L’humeur combative des étudiants fait tache d’huile parmi les salariés. A la SNCF et la RATP, le trafic est fortement perturbé. Des blocages sont organisés dans les ports, notamment à Marseille. Dans l’Education nationale, une grève reconductible se développe dans plusieurs académies, notamment en Ile-de-France, à Toulouse, Rennes et Nantes.
Deux logiques s’affrontent au sein du mouvement. Les dirigeants de l’intersyndicale organisent des journées d’action espacées, sans appeler à la grève reconductible. Comme nous l’avons souvent expliqué, ces journées – véritables soupapes de sûreté – visent à permettre à la colère des masses de s’exprimer tout en maintenant la mobilisation dans des limites compatibles avec l’ordre établi. Mais dans le même temps, la dynamique d’une large partie de la base tend vers l’extension et la radicalisation du mouvement.
Dans ce contexte, la jeunesse est à l’avant-garde de la lutte. Le mouvement étudiant ne se cale pas sur le calendrier des journées d’action. A travers ses blocages quotidiens, ses AG et ses initiatives locales, il impose son propre rythme, plus soutenu, qui entre de facto en contradiction avec la stratégie des directions confédérales des syndicats.
En se liant aux salariés, la mobilisation de la jeunesse favorise l’émergence de grèves « sauvages » dans un nombre croissant d’entreprises. C’est précisément cette dynamique qui inquiète le pouvoir (bien plus que les manifestations elles-mêmes), car cela fait surgir la perspective d’une grève générale d’ampleur nationale échappant au contrôle de l’intersyndicale, sur le modèle de ce qui s’est passé en mai 1968.
Cette crainte pousse le président Jacques Chirac, le 31 mars, à annoncer des « concessions » : une réduction de la période d’essai à un an et l’obligation de motiver les licenciements. Mais cette manœuvre – perçue à juste titre comme dilatoire – ne provoque aucun reflux. La mobilisation continue de se développer. Le point culminant est atteint le 4 avril, avec 3 millions de manifestants dans les rues.
Une victoire inachevée
Dos au mur et terrorisé par la perspective d’un nouveau Mai 68, le gouvernement est contraint de reculer. Le 6 avril 2006, le Premier ministre, Dominique de Villepin, annonce le retrait du CPE. Les dirigeants du mouvement, notamment ceux de l’UNEF, en profitent pour appeler immédiatement à l’arrêt de la mobilisation.
Seul le CPE est pourtant retiré. Le CNE, mais aussi les nombreuses autres mesures de la loi « pour l’égalité des chances » (comme la suspension des allocations pour les familles d’élèves absentéistes), restent en vigueur. La suppression du CPE constitue une victoire importante, mais partielle.
Pour de nombreux manifestants, la victoire a un goût amer. Beaucoup de jeunes mobilisés ont conscience que le mouvement a été interrompu à un moment décisif. La retraite imposée au gouvernement ouvrait la possibilité d’un approfondissement de la mobilisation, sur des bases encore plus favorables.
La dynamique existait sur le terrain : extension du mouvement vers les travailleurs, grèves spontanées et radicalisation politique d’une partie croissante de la jeunesse. Dans ces conditions, le mouvement aurait pu aller beaucoup plus loin – jusqu’à la démission du gouvernement, voire même l’ouverture d’une situation de crise politique majeure, aux implications potentiellement révolutionnaires. C’est précisément ce potentiel qui explique que les dirigeants réformistes du mouvement ouvrier et de l’UNEF se soient empressés de mettre un terme à la mobilisation.
La fin du mouvement s’accompagne d’une importante répression policière, qui vise à dissuader toute reprise de la mobilisation. Des centaines d’arrestations ont lieu et de nombreux manifestants sont condamnés, parfois à des peines de prison ferme.
Quelles leçons ?
Après le CPE, la bourgeoisie est rapidement repassée à l’offensive, et le mouvement ouvrier français a connu une succession de défaites, malgré des mobilisations massives : contre la réforme des retraites en 2010, la loi Travail en 2016, les ordonnances Macron de 2017 (la « loi Travail XXL »), l’instauration de Parcoursup et la réforme du rail en 2018, puis de nouveau une réforme des retraites en 2023. A chaque fois, la puissance du mouvement s’est heurtée à l’absence de perspectives et au sabotage des dirigeants de l’intersyndicale, qui ont contenu la mobilisation dans la limite de journées d’action « saute-mouton ».
La seule exception est le mouvement des Gilets jaunes, en 2018 et 2019. Surgi en dehors des cadres traditionnels, débordant les directions confédérales des syndicats (qui lui ont été largement hostiles), ce mouvement a contraint le gouvernement à reculer sur plusieurs points. Surtout, il a provoqué une crise politique majeure et imposé un coup d’arrêt temporaire à l’élan « réformateur » de Macron. Comme le CPE en 2006, le mouvement des Gilets jaunes montre que la défaite n’est pas une fatalité.
Aujourd’hui, le capitalisme français est plongé dans une crise bien plus profonde qu’en 2006, et le patronat ressort le CPE de ses tiroirs. Fin janvier, le Medef proposait un « CDI jeune » assorti d’un « SMIC jeune ». Les justifications restent les mêmes qu’en 2006 : « favoriser l’emploi des jeunes » en baissant le coût du travail.
Trop fragile pour porter une mesure aussi impopulaire, le gouvernement Lecornu a écarté ces propositions du Medef. Reste que l’orientation est claire : le patronat sonde le terrain et exigera ce type des mesures du prochain gouvernement. Vingt ans après le CPE, il est urgent d’en tirer les leçons pour les luttes à venir.
La première leçon tient au rôle joué par le mouvement étudiant dans la mobilisation. En insistant pour nouer des liens avec les travailleurs et pour étendre le mouvement en dehors des universités, les étudiants ont permis son intensification et sa radicalisation. Ils ont aussi évité de s’enfermer dans leurs universités bloquées, comme cela arrive trop souvent à des mobilisations étudiantes. Alors que le capitalisme en crise multiplie les attaques contre la jeunesse, le mouvement étudiant doit tirer cette leçon centrale de l’expérience du CPE : pour vaincre, il lui faut tout faire pour se lier aux travailleurs.
Depuis 2006, l’UNEF s’est effondrée ; elle n’est plus désormais que l’ombre de la puissante organisation impliquée dans la mobilisation contre le CPE. Cela s’explique avant tout par ses liens avec le PS, qui arrive au pouvoir en 2012. Durant le quinquennat de François Hollande, l’UNEF a été incapable de s’opposer sérieusement aux attaques menées par le gouvernement « socialiste ». Bruno Julliard, secrétaire national de l’UNEF en 2006, est même devenu « conseiller ministériel » en 2012, avant d’être nommé premier adjoint de la maire de Paris, Anne Hidalgo. Etroitement liée au PS, l’UNEF a suivi son déclin, s’est fragmentée et divisée. Elle n’est plus capable de mobiliser rapidement des centaines de milliers d’étudiants, comme elle l’a fait en janvier et février 2006.
Aujourd’hui, le syndicalisme étudiant est considérablement affaibli. Cela constitue indéniablement un frein au déclenchement et à l’extension rapide des mobilisations étudiantes. Mais ce frein est relatif : des mouvements étudiants d’ampleur ont malgré tout émergé dans la dernière période (notamment en 2018 contre Parcoursup, ou contre le génocide à Gaza). D’autres se produiront à l’avenir, même en l’absence de grandes organisations étudiantes, tant la situation sociale est explosive. Pour s’étendre et pour vaincre, ils devront se tourner vers la classe ouvrière et se lier avec elle dans la lutte.
Un autre élément notable se trouve dans le fait que, au fur et à mesure que la mobilisation se développait et que les travailleurs et les jeunes prenaient conscience de leur force, le mouvement évoluait de manière relativement spontanée dans la direction d’une grève reconductible impliquant un nombre croissant de secteurs. C’est un processus semblable à celui qui s’était déroulé durant la grève de novembre et décembre 1995. C’est la crainte d’un tel scénario explosif, aux conséquences potentiellement révolutionnaires, qui a fait reculer le gouvernement en 1995 comme en 2006.
Le problème central reste celui de la direction du mouvement. Dès que le gouvernement De Villepin a lâché du lest, les dirigeants réformistes de l’intersyndicale et de l’UNEF se sont empressés de mettre fin au mouvement. En l’absence d’une direction alternative, capable d’offrir une autre perspective, le mouvement s’est arrêté.
Tôt ou tard, le syndicalisme étudiant se développera de nouveau à une large échelle. Il faudra le doter d’une stratégie et d’un programme à la hauteur des enjeux, c’est-à-dire d’une stratégie et d’un programme marxistes. En ce sens, le meilleur moyen de préparer les grandes luttes à venir, dans la jeunesse, c’est la construction d’un authentique Parti communiste révolutionnaire.

