Manifestation d’ouvriers allemands face à la direction de Volkswagen (IG Metall, 2025)

Le 11 février dernier, 450 capitalistes européens se sont réunis à la Bourse d’Anvers, en présence de Friedrich Merz, Emmanuel Macron et Ursula von der Leyen, pour alerter sur le carnage industriel qui frappe le continent. « L’Europe perd des capacités à une vitesse jamais vue », annonçait Markus Kamieth, l’organisateur du sommet et directeur du groupe chimique allemand BASF.

Dans la chimie, 101 sites industriels, 75 000 emplois et 70 milliards d’euros de capacités productives ont été détruits l’année dernière à l’échelle européenne. Depuis 2008, le secteur européen de l’acier a réduit sa production de 30 % et supprimé 100 000 emplois. Dans le même temps, l’industrie automobile européenne, qui emploie 6 % des salariés du continent, est passée de 31 % à 20 % des parts de marchés mondiales. Contraint par le rétrécissement de ses débouchés, le secteur ne fonctionne plus qu’à 58 % de ses capacités (contre 85 % en 2017) et multiplie les plans sociaux : en 2025, 50 000 postes ont été supprimés dans l’automobile rien qu’en Allemagne.

Déclin relatif

Cet effondrement industriel résulte du manque de compétitivité des entreprises européennes, dont les coûts de production sont élevés – en raison notamment des prix de l’énergie, rehaussés par la guerre en Ukraine et les sanctions contre la Russie – et dont l’appareil productif vieillit rapidement. Comme le soulignait l’ancien président de la Banque centrale européenne Mario Draghi dans un rapport de septembre 2024 sur la compétitivité européenne, « l’Europe est passée largement à côté de la révolution numérique provoquée par l’internet et des gains de productivité qu’elle a offerts. […] L’UE est faible en ce qui concerne les technologies émergentes qui seront le moteur de la croissance future. » En 2024, la productivité du travail n’avait ainsi augmenté que de 0,4 % dans l’UE, contre 2 % aux Etats-Unis et près de 6 % en Chine.

Par conséquent, les écarts de croissance se sont creusés. En 2025, le PIB européen a gagné 1,5 %, contre 2,6 % pour les Etats-Unis et 5 % pour la Chine. L’UE qui comptait pour le quart du PIB mondial en 1990 n’en représente plus que 14 %. Ce déclin relatif, entamé depuis des décennies, s’est aggravé avec la montée des tensions inter-impérialistes et les guerres commerciales. Dans un contexte de contraction des marchés mondiaux, les entreprises nationales européennes ne font pas le poids face aux géants continentaux chinois et américains.

Dans les années 2000, selon Draghi, « le ralentissement de la croissance a été considéré comme un inconvénient, mais pas comme une catastrophe. » Dans un marché mondial alors en expansion, les entreprises européennes continuaient de trouver des débouchés. Elles bénéficiaient par ailleurs de fournitures de gaz russe à faible coût et de la protection militaire des Etats-Unis, qui dispensait les Etats européens d’investir dans la défense. Mais ces dernières années, comme l’expliquait Draghi, « le paradigme mondial d’hier est en train de disparaître. L’ère de la croissance rapide du commerce mondial semble révolue, les entreprises de l’UE étant confrontées à la fois à une concurrence accrue des pays tiers et à un accès plus restreint aux marchés étrangers. L’Europe a brutalement perdu son principal fournisseur d’énergie, la Russie. Pendant ce temps, la stabilité géopolitique diminue et nos dépendances se sont révélées être des vulnérabilités. »

Crise de l’investissement

Dressant le constat lucide d’une « lente agonie » du capitalisme européen, le rapport Draghi a été salué par la presse économique, les institutions européennes et les grands capitalistes du continent. Mais ses préconisations sont restées lettre morte. Pour regagner le terrain perdu en matière d’innovation technologique et renouer avec la croissance, Draghi réclamait en effet une hausse des investissements à hauteur de 5 % du PIB, soit 800 milliards d’euros par an. Or, aucun capitaliste n’est prêt à avancer cette somme colossale sans garantie de profits à court terme.

Quant aux Etats de l’UE, déjà embourbés dans leurs déficits et pressés par l’accélération de leur endettement, ils ne pourraient mobiliser de telles ressources qu’en saignant la classe ouvrière, au risque de déclencher de puissantes explosions sociales.

Par ailleurs, le gouvernement français n’est pas disposé à dépenser de nouveaux milliards pour subventionner le développement technologique des capitalistes allemands ou italiens – et réciproquement. Plus de 30 ans après sa création, l’Union européenne reste en effet un bloc composé d’Etats-nations capitalistes distincts, dont les classes dirigeantes ont des intérêts différents et parfois divergents. Avant la crise de 2008, la croissance économique permettait à la plupart des bourgeoisies européennes de profiter du marché commun. Aujourd’hui, la crise accentue la concurrence entre les capitalistes européens et les empêche d’adopter une politique commune pour enrayer leur déclin commun.

Europe et Amérique

Le déclin de l’UE paraît donc inexorable, et l’impérialisme américain en a pris acte. Dans son document de Stratégie de sécurité nationale de novembre 2025, l’administration Trump affichait le double objectif d’« empêcher tout adversaire de dominer l’Europe » et d’« ouvrir les marchés européens aux biens et services américains ». Autrement dit, l’Europe n’est plus considérée comme une puissance alliée ni même comme un rival, mais comme un terrain d’affrontement entre les Etats-Unis et leurs véritables adversaires internationaux : la Russie et, surtout, la Chine.

Humiliés d’être si brusquement ramenés à la réalité, les dirigeants européens ne peuvent pourtant que se lamenter ou gesticuler – comme au Groenland en janvier – sans que cela ne change quoi que ce soit au rapport de force entre les Etats-Unis et l’UE. Le Premier ministre belge Bart de Wever affirmait : « il y a une différence entre être un vassal heureux et un esclave misérable. Il y va de notre dignité ». Mais, à voir la façon dont la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen s’aplatit devant Donald Trump, l’Europe semble bien avoir perdu sa dignité en même temps que sa puissance industrielle.

La Stratégie de sécurité nationale des Etats-Unis exhorte aussi l’Europe à « assumer la responsabilité de sa propre défense » en augmentant nettement ses dépenses militaires. Comme Washington l’explique sans ambages, cela vise à permettre aux Etats-Unis de replier leurs forces sur le continent américain, un repli qui a d’ailleurs déjà commencé. Faisant de nécessité vertu, le ministre allemand des Finances Lars Klingbeil proposait en janvier de mutualiser les investissements entre les Etats membres de l’UE pour « faire de la défense le moteur de la croissance ».

C’est pure utopie. D’une part, parce que les capitalistes du secteur ne considèrent pas comme crédibles les promesses de commandes massives et prolongées venant d’Etats européens déjà lourdement endettés. On le voit d’ailleurs clairement avec l’échec de la quasi-totalité des projets d’incitation à l’investissement dans l’armement mis en place par le gouvernement Macron. D’autre part, parce que, contrairement aux secteurs industriels producteurs de biens de consommation, l’industrie d’armement ne fait pas entrer de nouvelle valeur sur le marché. Les dépenses militaires actuelles ne font donc que préparer le terrain pour une nouvelle poussée inflationniste et une explosion des dettes publiques.

Lutte des classes

Les travailleurs constituent la dernière variable d’ajustement pour les capitalistes européens. Faute de débouchés, les plans sociaux dans l’industrie ne sont pas près de ralentir. Et, pour tenter de réduire leurs déficits tout en finançant les dépenses d’armement, les gouvernements bourgeois vont continuer à imposer des politiques d’austérité de plus en plus brutales. Le rapport Draghi l’exposait sans détour : « Si l’Europe n’arrive pas à améliorer sa productivité, nous serons contraints de faire des choix. […] Nous ne pourrons pas financer notre modèle social. »

Or, les masses européennes se sont habituées à un niveau de vie et de protection sociale bien supérieur à ce que les capitalistes peuvent aujourd’hui leur concéder. Leurs conditions de travail, leurs systèmes de retraite, de santé, d’éducation, etc. ont été conquis durant des décennies de lutte, et elles n’y renonceront pas sans combattre. Elles en ont donné un aperçu en France avec les mobilisations massives contre les réformes des retraites de Sarkozy (2010) et de Macron (2023), et en Allemagne avec la « méga-grève » de 2023 pour la hausse des salaires.

La classe dirigeante en est bien consciente. Elle temporise tant qu’elle le peut, car elle sait que le rapport de force lui est particulièrement défavorable. Mais elle n’a pas le choix. Dans le contexte du déclin du capitalisme européen, elle devra attaquer brutalement les travailleurs pour préserver ses profits.

Dans la lutte pour défendre ses conditions de vie, la classe ouvrière prendra progressivement conscience de sa force. L’initiative des masses débordera les frontières nationales, comme en a déjà témoigné la contagion du mot d’ordre « Bloquons tout », du 10 septembre français au 3 octobre italien. Dans ce contexte, il est plus que jamais nécessaire de construire de puissants partis communistes révolutionnaires, d’un bout à l’autre du continent, car ils sont la condition de la victoire finale.

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