Il est souvent reproché aux marxistes d’être « productivistes ». Autrement dit, nous voudrions à tout prix accroître la production de richesses, sans égard pour l’environnement et l’état des ressources naturelles. Cette critique s’appuie notamment sur l’exemple des catastrophes environnementales en URSS, dont celle de Tchernobyl est la plus connue.
Cependant, le cas de l’URSS sous Staline et ses successeurs ne prouve rien, car il ne s’agissait pas d’un régime « socialiste » ou « communiste », mais d’une monstrueuse caricature bureaucratique de socialisme. La bureaucratie soviétique mettait ses intérêts propres – ses intérêts de caste privilégiée – au-dessus de tout le reste, y compris l’environnement.
Forces productives et communisme
Pour pauser correctement la question, il faut partir de l’une des grandes découvertes de Marx : le développement des forces productives constitue la force motrice de l’histoire de l’humanité. Un système économique et social qui entrave la croissance des forces productives est historiquement condamné. Si le système capitaliste a supplanté le système féodal, c’est d’abord parce que ce dernier était devenu un obstacle au développement des forces productives.
Cependant, après avoir énormément développé la science, la technologie et la productivité du travail humain en général, le capitalisme est devenu – à son tour – un obstacle à leur croissance ultérieure. Elles sont entravées par la propriété privée des moyens de production, la course aux profits, le chaos du « libre marché » et la division du monde en Etats-nations concurrents. La crise organique de 2008, dont le capitalisme mondial ne parvient pas à se relever, en est une illustration évidente.
Donc, oui, l’objectif fondamental d’une révolution socialiste est bien de libérer l’appareil productif de ses entraves actuelles (capitalistes), pour le développer de façon harmonieuse, dans le cadre d’une planification démocratique de l’économie. Cela suppose d’exproprier la bourgeoisie et de placer les grands moyens de production entre les mains de la classe ouvrière. La construction d’une société communiste, sans exploitation, sans oppressions et sans Etat, n’est concevable que sur la base d’un puissant développement de la richesse sociale.
Pour revenir à l’URSS, Trotsky a justement démontré que la cause la plus fondamentale de sa dégénérescence, dans les années 1920, était l’isolement et l’arriération économiques de la Russie. C’est cela qui, en dernière analyse, a déterminé la cristallisation d’une caste de bureaucrates privilégiés et conservateurs.
Baisse du temps de travail
La nécessité absolue de développer les forces productives, pour construire le communisme, ne signifie pas que les marxistes proposent de produire n’importe quoi et n’importe comment. Cela caractérise plutôt le capitalisme, d’ailleurs : la course aux profits ne se soucie pas plus de l’environnement que du bien-être des travailleurs.
Une planification démocratique de l’économie aura pour objectif – et, surtout, aura les moyens – de concilier la modernisation de l’économie, l’amélioration du niveau de vie des peuples et le respect de l’environnement. Bien des secteurs de la production vont « décroître » ou disparaître, comme les armes, la publicité, les voitures individuelles et les pizzas à l’ananas. Quant à « l’obsolescence programmée », qui est à la fois du vol et du gaspillage, elle n’aura plus aucune raison d’être. Tous les efforts seront orientés vers la production de biens de qualité et durables – à tous les niveaux de l’économie, depuis les infrastructures jusqu’aux biens de consommation.
Ainsi, l’idée n’est pas de produire « toujours plus », indéfiniment, car aucun individu n’aura besoin de trois frigos, cinq pianos et quinze repas par jour. Le développement de la productivité du travail permettra surtout de réduire le temps de travail. C’est là un point fondamental : sous le communisme, l’augmentation des capacités productives ne visera pas une augmentation indéfinie de la quantité de biens, mais une croissance indéfinie de leur qualité et une diminution indéfinie du temps nécessaire à leur production.
Sous le capitalisme, lorsqu’un patron introduit de nouvelles machines, il peut licencier une partie de ses salariés et exploiter davantage les autres. Sous le socialisme, à l’inverse, les progrès technologiques permettront de libérer graduellement l’humanité des tâches productives les plus pénibles.
La baisse graduelle du temps de travail donnera aux femmes et aux hommes le loisir de se cultiver, de suivre librement leur voie, leurs penchants et leurs passions. En retour, leur activité sociale enrichira la collectivité, sera « productive », mais n’aura plus le caractère pénible, contraint, que revêt le travail sous le capitalisme.

