La bande dessinée s’est imposée depuis longtemps comme un élément incontournable de la culture. Le 9e art a produit des œuvres majeures qui sont devenues des références culturelles et plusieurs milliers de nouvelles bandes dessinées sont publiées chaque année en France. En 2025, 62,3 millions de bandes dessinées ont été vendues en France. 43 % des Français ont lu au moins un album de BD et 23 % un manga ou un comics.

Mais, derrière ces chiffres qui laissent penser que la bande dessinée se porte pour le mieux, la réalité est tout autre. Le 9e art traverse une crise majeure. La très grande majorité des auteurs vit dans une précarité croissante tandis que le secteur fait face à une véritable crise de surproduction. Dans ces conditions, la concurrence accrue entre auteurs et la pression de la rentabilité mènent alors fatalement à une dégradation de la qualité des œuvres produites.

Un marché à bout de souffle

Les ventes de bandes dessinées ont connu une très forte croissance au cours des dernières années : +42 % de chiffre d’affaires depuis 2019. Cependant, cette moyenne masque le fait qu’après un bond lié à la période Covid, les ventes baissent depuis 2023. En 2025, elles ont chuté de 8,6 % en volume et de 5,5 % en chiffre d’affaires par rapport à l’année précédente – malgré la sortie en fin d’année d’un album d’Astérix vendu à 1,9 million d’exemplaires !

Plusieurs facteurs se combinent pour expliquer ce recul. D’une part, c’est l’ensemble du marché du livre qui se contracte : -2,5 % en volume et -1,5 % en chiffre d’affaires en 2025 (hors numérique). Ce n’est pas surprenant. Le prix des livres a augmenté bien au-delà de l’inflation. En 2025, une BD coûtait en moyenne 12,70 €, ce qui correspond à une augmentation de 3,7 % par rapport à 2024. Avec l’augmentation massive du coût de la vie et la stagnation des salaires, les Français dépensent beaucoup moins pour tout ce qui n’est pas de première nécessité. Ainsi, le budget annuel moyen alloué aux livres a baissé de 4 € par personne l’année dernière.

D’autre part, la bande dessinée fait face à une véritable crise de surproduction. Avec plus de 8000 nouveautés recensées en 2025, il est difficile pour un nouvel artiste de se frayer un chemin vers le public, surtout lorsque le marché est inondé d’albums médiocres, produits « à la chaîne » suivant des recettes éculées. Les œuvres originales ou les jeunes auteurs sont noyés parmi la surabondance de nouveaux titres. Une nouvelle BD passe souvent inaperçue au milieu d’une offre foisonnante et est vite remplacée par les sorties suivantes. C’est pourquoi les ventes se concentrent en réalité autour d’un top 10 dominé par des titres bien connus, comme Astérix, Mortelle Adèle, One Piece, Blake et Mortimer

Il s’agit là d’un phénomène de monopolisation typique du capitalisme : le marché de la bande dessinée est de plus en plus dominé par quelques titres qui réalisent la majorité des ventes – pour le plus grand bonheur d’éditeurs géants comme Hachette, Média-Participations (qui détient Dargaud, Dupuis, Kana Manga…) ou encore Glénat.

De nombreux éditeurs indépendants sont en difficulté. Certains doivent même lancer des campagnes de dons pour éviter la faillite ! Ce fut le cas des Requins Marteaux au printemps 2025, de Ça et là en août, ou encore de L’Association. En décembre 2025, cette pionnière de la BD indépendante, créée en 1990, a ouvert une cagnotte en ligne pour renflouer sa trésorerie. Dans son communiqué, elle explique : « Il y a de nombreuses raisons à cette situation critique : la hausse des coûts de fabrication, de transport, de stockage des livres, la précarité des librairies indépendantes fragilisées par la baisse des ventes de livres en général, l’augmentation du loyer d’un local parisien, le départ d’autrices et d’auteurs vers de gros éditeurs… » Autant de difficultés auxquelles les maisons d’édition indépendantes peinent à faire face.

Précarité et violences

La profondeur de la crise que traverse actuellement la bande dessinée a été révélée il y a quelques mois, lorsqu’un scandale a éclaté autour du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême (FIBD). Plusieurs signaux d’alarme s’étaient déjà allumés dans les années précédentes. En 2015, par exemple, le Collectif des Créatrices de Bande Dessinée contre le Sexisme fut créé et recueillit de nombreux témoignages des violences sexistes auxquelles sont confrontées les autrices de BD. En décembre 2022, une tribune de 500 auteurs, éditeurs et militants dénonça l’organisation d’une exposition consacrée à Bastien Vivès, auteur d’albums pédopornographiques et misogynes, connu aussi pour ses nombreuses déclarations sexistes et réactionnaires. L’exposition fut finalement annulée face à l’ampleur de la mobilisation.

Mais c’est la publication d’une longue enquête dans L’Humanité, en janvier 2025, qui a été la goutte d’eau qui fait déborder le vase. La journaliste Lucie Servin y a dénoncé la gestion opaque du FIBD par la société 9e Art+ et son directeur, Franck Bondoux. Campagnes marketing douteuses, burn-outs fréquents, montages financiers, absence de ligne directrice artistique, népotisme… tout y est. De plus, l’enquête a révélé le licenciement scandaleux d’une responsable de la communication, accusée de « comportements inadmissibles » par la direction du festival parce qu’elle avait dénoncé avoir été droguée et violée par un collègue !

Cette enquête a été l’étincelle qui a mis le feu aux poudres qui s’accumulaient depuis de longues années. Elle a été le point de départ d’une campagne d’appel au boycott par de très nombreux auteurs et autrices, qui soulignaient à juste titre que le succès international du FIBD n’est rendu possible que grâce à ceux qui font vivre la BD au quotidien : travailleurs de la BD, auteurs, traducteurs, lecteurs, etc. La quasi-totalité du monde de la BD s’étant ralliée au boycott, l’édition 2026 du FIBD a été annulée et la société 9e Art+ écartée.

Des artistes précaires

Mais cette bataille autour du FIBD n’a résolu aucun des problèmes fondamentaux auxquels font face les autrices et auteurs de BD. Dans leur enquête décennale publiée le 24 mars, les Etats Généraux de la Bande Dessinée dressent un tableau sombre de la situation. Un premier constat s’impose : il est aujourd’hui très difficile – voire impossible – de vivre de la BD. 77,5 % des auteurs ont un autre emploi, et seule la moitié des auteurs tirent plus de 50 % de leurs revenus de la BD.

Depuis dix ans, la situation des auteurs s’est nettement dégradée. 55 % des auteurs se déclarant « professionnels » gagnent moins que le SMIC et 37 % vivent sous le seuil de pauvreté ! Plus de la moitié d’entre eux travaillent pourtant au-delà de 35 h chaque semaine – et un peu plus d’un quart travaillent même 46 h et plus. 32,5 % des auteurs ne prennent soit jamais de vacances, soit pas tous les ans. Pas étonnant, alors, qu’un quart des auteurs ait déjà souffert de burn-out ou de dépression.

Pour les autrices, la précarité se combine à l’oppression sexiste. Alors que la proportion d’autrices augmente (passant de 27 % en 2015 à 36 % en 2025), elles sont en moyenne moins publiées que les hommes, ont des revenus plus faibles, et touchent moins de droits d’auteur et d’avances que leurs collègues masculins. 24 % des autrices déclarent aussi avoir été victimes de violences sexistes ou sexuelles, bien souvent de la part d’un autre auteur (34,6 % des cas) ou d’un éditeur (21,1 %).

Tout cela ne peut que nuire à la création artistique, forçant des auteurs à choisir des projets « plus rentables » ou à délaisser purement et simplement la bande dessinée pour survivre. D’ailleurs, 74 % des auteurs déclarent craindre que leur situation ne se dégrade dans les cinq prochaines années. Dans ces conditions, il est tout simplement impossible pour un auteur de développer son plein potentiel artistique.

Face à la dégradation de leur situation, de nombreux auteurs s’organisent pour défendre leurs droits, à l’image de l’Interorganisations des auteurices de Bande Dessinée. Ils revendiquent notamment le droit à la continuité de revenus, c’est-à-dire la mise en place d’un revenu de remplacement permettant d’assurer des revenus stables aux artistes qui ne bénéficient actuellement pas de l’assurance-chômage. Il faudrait ajouter également à cette revendication celle d’un financement massif de la culture, pour permettre aux auteurs de publier leurs projets sans se soumettre aux impératifs de rentabilité du marché et rendre accessible la bande dessinée au plus grand nombre de lecteurs possible.

Mais au bout du compte, le fonctionnement même du capitalisme est une entrave à la création artistique. Comme tous les autres pans de la culture, la bande dessinée est mise en péril par un système économique qui n’est mû que par la course aux profits. Seule une transformation socialiste de la société permettra de libérer le 9e art.

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