De Donald Trump au Premier ministre britannique, des monarchies britannique et norvégienne à la bourgeoisie française, l’affaire Epstein n’en finit plus de compromettre l’establishment bourgeois international. Les documents publiés le 30 janvier par le département de la Justice américaine, bien qu’incomplets et caviardés, ont révélé au grand jour l’ampleur des liens qui unissaient Epstein à la classe dirigeante.
Les communications – le plus souvent par mail – entre Epstein et son entourage dévoilent leur sentiment d’impunité… largement justifié : son réseau pédocriminel a pu faire des centaines de victimes pendant plus de deux décennies sans que la justice ne tente sérieusement de l’en empêcher.
Impunité prolongée
La première plainte contre Jeffrey Epstein est déposée dès 1996, lorsqu’une jeune femme qui travaillait pour lui informe le FBI que le millionnaire détenait des photos de sa sœur mineure et qu’il était possible qu’il possède d’autres images à caractère pédopornographique. Ce signalement aurait dû alerter les autorités, mais le FBI a préféré l’ignorer.
En 2005, la famille d’une jeune fille de 14 ans dénonce Jeffrey Epstein pour abus sexuels. Le FBI enquête enfin et va identifier des dizaines d’autres victimes. Le modus operandi était toujours le même : recruter de jeunes filles issues de familles pauvres en prétextant qu’il s’agit de pratiquer des « massages » afin d’abuser d’elles sexuellement. Comme l’a expliqué l’une de ses victimes, Courtney Wild, qui avait 14 ans lorsqu’elle est tombée entre ses griffes : « Jeffrey s’en prenait à des filles en difficulté, des filles qui étaient pratiquement sans domicile fixe. Il s’attaquait à des filles dont il pensait que personne ne se soucierait, et il avait raison ».
Trois ans plus tard en 2008, l’enquête se conclut par un « deal » entre Epstein et le procureur de Floride Alex Acosta (qui fut ensuite nommé ministre du Travail lors du premier mandat de Trump). Epstein plaide coupable pour « sollicitation de prostitution de mineure ». En échange, il n’est pas poursuivi au niveau fédéral, où il aurait risqué la prison à vie, mais uniquement devant un tribunal de Floride, qui le condamne à 13 mois de détention… avec autorisation de quitter la prison jusqu’à 12 heures par jour, six jours par semaine. Après sa libération en 2009, Jeffrey Epstein a continué d’abuser de jeunes femmes et de les « offrir » à son cercle d’amis.
Le prédateur sexuel a fréquenté des années durant de grands bourgeois et des célébrités, dont la plupart étaient au courant de son penchant pour les « très jeunes filles » : en 2002, Donald Trump disait d’Epstein « qu’il aime les belles femmes autant que moi, et beaucoup sont parmi les plus jeunes ». L’actuel président républicain n’est pas le seul à avoir côtoyé Epstein de très près. Bill et Hillary Clinton, Bill Gates, Woody Allen, l’universitaire Noam Chomsky, l’ancien ministre des Finances américain Larry Summers, l’ancien premier ministre israélien Ehud Barack, l’ancien président du comité du prix Nobel de la paix Thorbjorn Jagland, et bien d’autres ont fréquenté ce prédateur sexuel (ou sa complice Ghislaine Maxwell) et ont continué à le faire après sa première condamnation en 2008.
Plusieurs d’entre eux ont sans doute non seulement fermé les yeux, mais aussi participé à ses crimes. Des victimes ont par exemple affirmé que le prince Andrew – frère cadet du roi d’Angleterre – aurait participé à des viols et même assisté à une séance de torture.
Vingt-trois ans après les premiers soupçons, Epstein est à nouveau arrêté en 2019, à la suite de nouvelles plaintes. Deux mois après son arrestation, il est retrouvé pendu dans sa cellule. Malgré de nombreuses zones d’ombre, la justice conclut à un suicide. Seule sa principale complice, Ghislaine Maxwell, a été jugée et condamnée à 20 ans de prison pour avoir recruté et manipulé des mineures qui ont ensuite été agressées sexuellement par Epstein ou ses proches.
Le système Epstein en France
Contrairement à ce qu’affirme Emmanuel Macron, l’affaire Epstein ne concerne pas « surtout les Etats-Unis d’Amérique ». Epstein passait une partie notable de son temps dans son luxueux appartement parisien de 700 m², avenue Foch. Plusieurs de ses victimes y ont été abusées. Et Jeffrey Epstein côtoyait les élites économiques et politiques françaises, comme celles de la plupart des pays occidentaux. Combien savaient mais se sont tus, soit parce qu’ils étaient complices, soit parce qu’ils ne voulaient pas nuire à un millionnaire doté d’un imposant carnet d’adresses ? L’ancien ministre de la Culture Jack Lang – qui appartient depuis plusieurs décennies au « Tout-Paris » médiatique et politique – et sa fille Catherine ont entretenu avec lui une relation amicale et d’affaires, alors même que des échanges de mails révèlent que Catherine Lang était au courant de la condamnation d’Epstein en 2008.
Epstein disposait aussi à Paris de plusieurs recruteurs chargés de piéger de jeunes filles vulnérables. Jean-Luc Brunel, le patron de deux agences de mannequinat, était l’un d’entre eux. Il organisait des soirées où régnait, selon ses victimes, une « atmosphère de prostitution » et un « climat de violences sexuelles ». Ces soirées étaient aussi l’occasion de repérer de nouvelles victimes pour Epstein et son réseau : plusieurs des femmes engagées par les deux agences étaient logées dans des appartements d’Epstein et participaient à ses « fêtes ». D’après Virginia Roberts Giuffrè, l’une des premières victimes à avoir dénoncé Epstein, Jean-Luc Brunel aurait même offert à Epstein pour son anniversaire trois jeunes filles de 12 ans dont les « parents avaient besoin d’argent ».
Comme son homologue américaine, la justice française a choisi d’ignorer Epstein et ses complices pendant des décennies. Brunel a ainsi été accusé de viols, dont certains sur des mineures, dès la fin des années 1970. Il a pourtant fallu attendre plus de quarante ans pour qu’il soit arrêté en 2020 suite à un signalement de l’association « Innocence en danger ». Comme Epstein, Jean-Luc Brunel s’est suicidé alors qu’il était en détention provisoire. Cela a permis à la justice française de clore l’enquête, alors qu’il était pourtant évident que Brunel et Epstein devaient avoir d’autres complices en France.
Epstein était aussi très proche du diplomate français Fabrice Aidan, qui a navigué pendant 25 ans entre le Quai d’Orsay, l’ONU, l’UNESCO, la banque Rothschild et la direction d’Engie. Lorsqu’il travaillait aux Nations unies à New York, Fabrice Aidan servait d’intermédiaire entre Jeffrey Epstein et des personnalités politiques. Il transmettait aussi au millionnaire des documents confidentiels sur le Moyen-Orient. En 2013, Aidan était la cible d’une enquête du FBI pour consultation de contenus à caractère pédopornographique. Le Quai d’Orsay le rappelle en urgence en France, ce qui lui permet d’échapper à toute poursuite. En 2020, après la mort d’Epstein, un rapport des services de renseignements français signale à nouveau Aidan au ministère des Affaires étrangères et souligne sa « fascination pour les jeunes adolescents ». Une enquête est alors ouverte pour « tentative de corruption de mineur » mais elle est rapidement classée sans suite. Il a fallu attendre la publication des Epstein files en janvier 2026 pour que de véritables poursuites soient ouvertes contre le diplomate français et que la presse commence à s’interroger sur la passivité complice du Quai d’Orsay.
Complaisance et hypocrisie
L’affaire Epstein souligne la profonde dégénérescence morale de la classe dirigeante et de son système.
Des dizaines – voire peut-être des centaines – de grands patrons, de présidents et de têtes couronnées ont fréquenté pendant des années un criminel sexuel, et cela en toute connaissance de cause. Certains échangeaient même avec lui des plaisanteries à propos de ses crimes…
Pendant plus de deux décennies, les institutions bourgeoises – des deux côtés de l’Atlantique – n’ont pas protégé les victimes, mais les coupables. Elles ont laissé prospérer un réseau d’agression sexuelle visant les couches les plus pauvres et les plus opprimées – et donc les plus vulnérables – de la société.
Ce scandale met à nu l’hypocrisie répugnante de la classe dirigeante occidentale. Ceux-là mêmes qui font la leçon au monde entier sur les droits de l’Homme, qui distribuent des prix Nobel et qui mettent en scène leur soutien à des ONG humanitaires, participent en privé aux pires dépravations imaginables.
C’est une leçon aux masses du monde entier : la classe dirigeante ne défend que ses propres intérêts ; elle voit la masse des pauvres et des opprimés comme du bétail, bon uniquement à produire de la plus-value ou à satisfaire les pulsions criminelles de ses représentants les plus dépravés.
Les profondes implications révolutionnaires de cette leçon ne doivent pas être sous-estimées : des centaines de milliers de personnes à travers le monde tirent la conclusion que, si l’on veut en finir avec ces crimes et avec l’impunité offerte aux coupables et aux complices, c’est l’ensemble du système qui doit être renversé !

