En 2016, l’association Gaïa a initié la création de l’espace Jean-Pierre L’Homme, à Paris. Cette « Halte Soins Addiction » (HSA) est un espace de consommation de drogues, visant à réduire les risques sur la santé des usagers et l’impact de la consommation sur la vie urbaine. Aujourd’hui, malgré des effets bénéfiques avérés, l’avenir de cet espace est menacé. Nous avons interviewé Jean, qui a travaillé au sein de la HSA pendant plusieurs années.
Peux-tu nous expliquer en quoi consiste le travail de la HSA et quels sont ses bénéfices ?
Le but de la salle est de fournir un lieu propre et sécurisé, avec du matériel stérile, ainsi qu’un accompagnement médical et psychologique aux usagers de drogues. On peut ainsi aller à la rencontre de ces personnes, souvent très précaires (plus de la moitié sont SDF), et leur proposer cet espace afin de tisser des liens avec elles. En tant qu’éducateur, mon travail était d’accompagner les usagers dans leur consommation, de participer au suivi médical ainsi qu’à la réduction et à la prévention des risques.
Les bénéfices d’un tel dispositif sont nombreux. D’abord, il permet d’éviter les injections sauvages dans la rue et donc de minimiser l’impact de ces pratiques sur la vie de la ville. Pour les usagers de la HSA, cela permet d’avoir un suivi médical avant et pendant les injections, de dépister les infections et les virus, et ainsi d’éviter les blessures ou les décès dus à la consommation.
Nous assistons également les usagers dans leurs démarches concernant l’accès aux droits, aux soins et aux services sociaux. L’association a le statut de Centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA), ce qui permet d’orienter immédiatement les usagers qui le souhaitent vers un parcours de substitution et/ou de réhabilitation afin de réduire, voire d’arrêter, leur consommation. Nos liens avec d’autres associations nous permettent aussi d’orienter les personnes qui le souhaitent vers un parcours de réinsertion dans la vie professionnelle. Néanmoins, tout ce dispositif repose sur des associations, même si elles sont financées par l’Etat.
Quel est le statut actuel de la salle ?
La HSA est gérée par l’association Gaïa, mais financée en quasi-totalité par l’Agence régionale de santé (ARS). Elle a été ouverte en 2016 à titre expérimental pour une période de 6 ans, avec comme objectif de pérenniser la salle si son impact était positif. Cependant, en 2022, malgré un rapport positif de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM) sur les bénéfices de la salle, le statut expérimental a été prolongé jusqu’à fin 2025. La dernière année, on sentait que plusieurs personnes au sein des pouvoirs publics voulaient fermer la salle, donc on s’est mobilisés avec les usagers contre sa fermeture.
Nous avons sollicité les usagers pour aller à la rencontre des riverains et avons également organisé une manifestation avec le personnel, les usagers et des riverains, suivie d’un repas fraternel. Le but était que les usagers partagent leur expérience, de créer un lien avec les habitants du quartier, de dissiper leurs appréhensions et leurs préjugés, et de leur montrer les bénéfices de la HSA. Nous avons été aidés dans ces actions par un collectif de riverains. Finalement, la salle a une fois de plus été renouvelée, toujours en période d’essai, jusqu’en 2027. On ignore à quel point nos actions ont pesé dans la décision, mais ce qui est certain, c’est qu’elles ont eu un impact très positif sur les usagers, les riverains et le quartier.
Quelles ont été les conséquences de cette volonté de fermer la salle sur vos conditions de travail ?
Ça a été très négatif sur tous les plans. Évidemment pour les usagers, pour qui la HSA est un refuge ; l’un des rares endroits où ils sont accueillis chaleureusement. Beaucoup étaient donc très inquiets pour l’avenir. Pour le personnel aussi, les conséquences ont été dures : l’association gère les recrutements, mais sur la base d’un budget et d’un nombre de contrats prédéfinis par l’Etat, donc tous les recrutements de l’année dernière ont été faits en CDD. Cela a contribué à augmenter encore davantage le turnover, déjà élevé en temps normal du fait que notre travail est très exigeant et usant à long terme.
On est répartis sur deux équipes pour assurer l’ouverture de la salle de 9h30 à 20h30, 7 jours sur 7. On n’a pas une minute de libre en service, et même si on est mieux payés que certains personnels de l’hôpital public (comme les aides-soignants, par exemple), cela reste insuffisant par rapport à l’intensité du travail qu’on effectue.
Malgré une forte solidarité entre les membres du personnel, le burn-out peut vite arriver. L’augmentation du turnover a encore accru notre charge de travail. Il n’existe pas vraiment de diplôme, ni même de formation, pour ce que l’on fait. De plus, une bonne partie du personnel est composée de volontaires sans formation médicale antérieure. L’association dispense une formation initiale, mais le travail ne peut réellement s’apprendre que dans la pratique : on doit à la fois effectuer un travail exigeant et, en même temps, superviser et former les nouveaux arrivants. Donc plus il y a de turnover, plus ça nous surcharge.
Quels moyens devraient être mis en place pour améliorer les conditions de travail ?
La HSA actuelle est victime d’une surfréquentation massive ; il faudrait en ouvrir une, même plusieurs autres, non seulement pour répondre aux besoins existants, mais aussi à leur évolution. Au cours de la dernière année, on a observé une augmentation massive de la consommation de cocaïne en injection, qui tend à remplacer les opioïdes. L’effet hautement addictif de la cocaïne a presque doublé la fréquentation de la salle, avec des besoins différents de ceux auxquels on était habitué par le passé.
Puisque l’association ne peut pas embaucher librement, on a dû absorber cet afflux avec les mêmes effectifs. Combinée à l’incertitude sur le devenir de la HSA et au turnover, cette dernière année a été particulièrement difficile. Avoir plus de personnel, ne serait-ce qu’une personne dédiée à plein temps à la formation des nouveaux arrivants, nous aurait déjà énormément soulagés.
Il faudrait aussi davantage de personnel pour pouvoir ouvrir la nuit, ce qui n’est pas possible actuellement, alors que c’est évidemment la nuit que la majeure partie de la consommation a lieu. Enfin, il faudrait étendre la salle existante, notamment avec un espace dédié à l’inhalation, dont l’absence laisse aujourd’hui certains usagers complètement à l’abandon. Il faudrait également un espace dédié aux femmes, qui sont souvent dans des situations extrêmement vulnérables, premières victimes de violences, et qui nécessitent un accompagnement spécifique.
Il y a clairement un manque de volonté des pouvoirs publics pour obtenir et délivrer ces moyens. L’association a essayé de faire ouvrir de nouvelles salles, mais s’est heurtée à un blocage systématique des maires d’arrondissement. On subit ici aussi la baisse des dépenses de santé, avec des budgets de plus en plus restreints alors que les besoins augmentent.
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Comme le montre l’exemple de la HSA, les politiques d’austérité dans la santé publique ont pour effet de faire reposer des missions essentielles sur les associations – lesquelles sont elles-mêmes menacées par le manque de financement et les coupes budgétaires. Le mouvement ouvrier doit lutter pour des recrutements et des investissements massifs dans la santé, ainsi que pour l’ouverture de centres de désintoxication et de dispositifs comme les HSA à hauteur des besoins. Il doit aussi lutter pour la nationalisation de l’industrie pharmaceutique ainsi que des hôpitaux et cliniques privés, afin de créer un pôle public de la santé, placé sous le contrôle des soignants. Arracher la santé des griffes du marché est la seule façon de planifier une lutte sérieuse contre les effets de la drogue.
Enfin, comme nous l’expliquions dans un précédent article : « De manière générale, il ne sera pas possible d’en finir avec le fléau de la drogue sur la base du capitalisme. Non seulement la bourgeoisie a besoin de ces fléaux et les alimente de diverses manières, mais ils sont inhérents à un système qui inflige d’innombrables souffrances physiques et psychiques à la masse de la population. Pour les déraciner définitivement, il faudra renverser le capitalisme lui-même et en finir avec toutes les formes d’exploitation, de misère et d’oppression. »

