Depuis le 28 février dernier, le Moyen-Orient est le théâtre d’une guerre déclenchée par l’agression de l’Iran par les Etats-Unis et Israël. Dès le premier jour, le ton a été donné : plus de 160 enfants ont été tués dans la destruction d’une école par un missile américain. Le 7 mars, plusieurs dépôts de carburants ont été bombardés à Téhéran ; la ville a été recouverte d’un nuage de gaz toxique dont les effets sur la santé des habitants se feront sans doute sentir à long terme.
L’Iran a riposté en bombardant les pays de la région dans lesquels se trouvent des bases américaines – et en bloquant le détroit d’Ormuz, artère vitale du commerce maritime international. En Irak, plusieurs milices alliées de Téhéran ont frappé durement les bases américaines. Le Hezbollah a aussi annoncé sa solidarité avec l’Iran et tiré des drones vers Israël, qui a saisi ce prétexte pour bombarder massivement le Liban. L’Etat-major israélien a annoncé qu’il voulait envahir et occuper tout le sud du pays, comme ce fut le cas entre 1982 et 2000.
Les motivations de Trump
En dernière analyse, cette guerre est une conséquence et une manifestation du déclin de l’impérialisme américain. Comme Washington l’a reconnu explicitement dans son document de « Stratégie de sécurité nationale » publié en novembre, les Etats-Unis n’ont plus les moyens de dominer le monde sans partage, comme ils le faisaient dans les années 1990 et 2000. Ils ont subi de lourdes défaites en Irak et en Afghanistan. Ils ont été mis en échec par la Russie en Ukraine. Surtout, ils sont confrontés à la montée en puissance de l’impérialisme chinois. Ils veulent donc concentrer leurs forces dans la lutte contre la Chine et pour restaurer leur suprématie dans « leur » hémisphère : le continent américain.
Cela suppose notamment de retirer des troupes d’Europe et du Moyen-Orient, une perspective que Trump a régulièrement soulevée depuis son arrivée à la Maison Blanche. Mais cela pose deux problèmes aux impérialistes américains : le premier est qu’il n’est pas question pour eux d’abandonner le Moyen-Orient à l’influence chinoise et russe, qui s’y fait sentir de plus en plus fortement ; le second est que leur affaiblissement relatif laisse une marge de manœuvre plus importante à des puissances régionales comme la Turquie, l’Arabie saoudite ou les Emirats arabes unis, qui agissent contre les intérêts de Washington.
Alors que la « Stratégie de sécurité nationale »décrivait le Moyen-Orient comme un « espace de partenariat, d’amitié et d’investissement », la région est en réalité le théâtre d’un affrontement entre deux blocs, tous deux composés d’alliés des Etats-Unis. D’un côté, l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan ; de l’autre, les Emirats arabes unis et Israël. Ces deux alliances se mènent depuis plusieurs années une guerre par procuration depuis la Libye jusqu’au Yémen, au grand désespoir de Washington qui voudrait au contraire « stabiliser » la région pour pouvoir s’en retirer.
C’est dans ce contexte que, le 28 février, les Etats-Unis et Israël ont attaqué l’Iran. Washington voulait envoyer un signal à l’ensemble de la région – ainsi qu’à la Chine : « nous sommes encore puissants et redoutables ! » Dans l’euphorie de sa victoire au Venezuela, Donald Trump escomptait sans doute qu’une rapide et sanglante attaque pour « décapiter » l’appareil d’Etat iranien produirait les mêmes effets que l’enlèvement de Maduro et ouvrirait la voie à un nouveau régime aligné sur les Etats-Unis.
Trump a été encouragé dans ce sens par le gouvernement israélien, comme l’ont indiqué plusieurs dirigeants américains. Le 2 mars, le secrétaire d’Etat Marco Rubio affirmait qu’il y aurait eu de toute façon « une attaque israélienne sur l’Iran, que ça allait déclencher une riposte iranienne contre les forces américaines », et que les Etats-Unis n’avaient donc pas eu le choix d’intervenir directement. Rubio est ensuite revenu sur ses propos, qui ont provoqué un tollé aux Etats-Unis. Mais le 17 mars, Joe Kent, alors directeur du Centre national anti-terroriste, a démissionné en dénonçant publiquement une guerre commencée « sous la pression d’Israël ». Son geste illustre la fracture grandissante au sein du mouvement MAGA à propos de la politique étrangère de Trump, très éloignée de ce qu’il avait promis durant la campagne électorale, lorsqu’il se présentait comme le « candidat de la paix ».
Quel que soit le processus exact qui s’est noué dans les conversations entre Trump, Rubio et Netanyahou, il est certain que les dirigeants israéliens ont dû pousser de toutes leurs forces pour qu’éclate cette guerre. L’Iran est la seule puissance régionale actuellement capable de contester la suprématie militaire d’Israël au Moyen-Orient. Sa destruction est donc un objectif central de la stratégie de l’Etat sioniste, et ce depuis des décennies.
Enfin, l’attaque contre l’Iran répondait sans doute, pour Trump, à des préoccupations de politique intérieure. Alors que les élections de mi-mandat approchent, le président américain est de plus en plus impopulaire, englué dans le scandale Epstein et contesté par une partie croissante de son propre électorat. Il espérait sans aucun doute qu’une rapide et facile victoire en Iran lui redonnerait un peu de popularité.
Le rôle de l’impérialisme français
Dès le commencement de la guerre, Paris a envoyé dans la région des navires militaires, dont le porte-avion Charles De Gaulle. Emmanuel Macron prétend que la France n’intervient que dans un « cadre strictement défensif ». C’est pure hypocrisie.
Posons les choses simplement : les Etats-Unis et Israël attaquent l’Iran, en bombardant notamment ses infrastructures civiles et sa population. L’Iran réplique en frappant les pays depuis lesquels cette agression est menée. C’est son droit le plus strict, même au regard du soi-disant « droit international » bourgeois. La France mobilise alors son aviation et sa marine pour aider à défendre les bases américaines contre les représailles iraniennes. Le 17 mars, le général français Le Bouil affirmait que l’aviation française avait déjà « détruit plusieurs dizaines de drones et de missiles » iraniens. En prenant en charge une partie – même minime – des opérations défensives, l’impérialisme français permet aux impérialistes américains et israéliens d’y consacrer moins de leurs propres forces, qu’ils peuvent utiliser pour attaquer l’Iran. A cela s’ajoutent l’ouverture des bases aériennes françaises – dont celle d’Istres, dans les Bouches-du-Rhône – aux avions américains, qui peuvent donc y faire escale durant leur trajet entre les Etats-Unis et le Moyen-Orient. Malgré les affirmations du président Macron, l’impérialisme français est bel et bien partie prenante de l’agression contre l’Iran.
Mais cette complicité n’est pas sans contradictions. En étendant la guerre au Liban et en menaçant la Syrie, deux pays où les entreprises françaises sont bien implantées, Israël menace les intérêts du capitalisme français au Levant. C’est cela qui explique l’ambivalence de l’impérialisme français, qui aide en coulisses au bombardement de l’Iran – tout en déplorant officiellement cette « violation du droit international ».
Face à l’agression de l’Iran, le mouvement ouvrier français devrait dénoncer son caractère impérialiste et le rôle criminel joué par notre propre classe dirigeante. Au lieu de cela, les directions de la CGT et du PCF apportent un soutien aux manœuvres de l’impérialisme français, renvoient dos à dos l’impérialisme américain et l’Iran, et font semblant de croire que la « diplomatie française » pourrait œuvrer « pour la paix ». Quant aux dirigeants de LFI, ils répètent ces appels au respect du soi-disant « droit international », mais y ajoutent un soutien explicite à l’intervention française dans le conflit, au nom du « respect » des « accords de défense qui [lient la France] à plusieurs pays du Golfe » !
Une guerre d’attrition
La guerre ne se déroule pas du tout comme l’avait envisagé Donald Trump. Les frappes des premiers jours ont tué un certain nombre de dirigeants iraniens de premier plan, notamment le Guide suprême Ali Khamenei, le Secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale, Ali Larijani, et plusieurs généraux de l’armée régulière ou du Corps des gardiens de la révolution islamique. Mais cela n’a pas eu l’effet escompté : le régime ne s’est pas effondré. Au contraire, l’agression américaine et israélienne l’a renforcé, du moins dans l’immédiat.
La brutalité des bombardements contre les populations civiles a sapé la crédibilité des promesses américaines et israéliennes, selon lesquelles cette guerre visait à « libérer » le peuple iranien. Qu’espérer d’un « libérateur » qui fait d’une école primaire la cible d’un missile balistique ? La plus grande part de l’autorité que l’opposition pro-impérialiste avait pu gagner dans la population iranienne, lors de la répression du mouvement de janvier dernier, a été réduite en poussière par les bombes américaines, en même temps que de nombreux immeubles remplis de civils iraniens.
Tirant les leçons des précédentes attaques menées par les Américains et les Israéliens, Téhéran avait tout préparé pour permettre aux unités militaires iraniennes de mener des opérations de représailles de la façon relativement autonome. La « décapitation » du régime n’a donc empêché les Iraniens de mettre en œuvre une riposte massive.
L’efficacité de cette riposte a manifestement dépassé ce qu’avaient envisagé les stratèges américains. Les frappes iraniennes des premiers jours ont réussi à détruire de nombreux équipements stratégiques américains, notamment des radars et des batteries anti-aériennes. Cela a rendu plus difficile le repérage et l’interception des missiles et des drones iraniens, dans un contexte où même des responsables américains affirment que seul un tiers des capacités balistiques de Téhéran ont été détruites en près d’un mois de campagne.
Alors que les bombardements meurtriers sur l’Iran continuent, on a vu s’installer une forme de guerre d’attrition opposant les drones et les missiles iraniens aux systèmes défensifs israéliens et américains. De ce point de vue, plusieurs facteurs pèsent en défaveur de ces derniers. Les projectiles iraniens coûtent bien moins chers que ceux utilisés pour les intercepter : on estime par exemple qu’un drone iranien Shahed coûte entre 20 000 et 50 000 dollars, alors qu’un intercepteur Patriot coûte entre 1 et 6 millions de dollars et un intercepteur THAAD entre 12 et 15 millions de dollars… Cette disproportion pèse d’autant plus qu’il faut souvent utiliser plusieurs missiles pour réussir une interception.
Par ailleurs, si les Iraniens ont mis sur pied un important arsenal de missiles et de drones, les stocks américains ont été largement asséchés par la guerre en Ukraine. Or les capacités de production des intercepteurs THAAD ou Patriot sont relativement limitées. L’entreprise Lockheed Martin ne produit que 96 missiles THAAD chaque année !
Ce problème a rendu d’autant plus important l’appui fourni par les impérialistes européens, qui ont mobilisé leurs propres stocks pour soutenir l’agression contre l’Iran. Hélas pour les laquais européens de Washington, empressés d’aider leur maître (et de défendre leurs intérêts au Moyen-Orient), leurs propres arsenaux ont été vidés, eux aussi, par la guerre en Ukraine. Le 15 mars, La Tribune publiait un article qui soulignait que le « stock de missiles MICA [utilisés par l’aviation française] a très rapidement fondu sous le chaud soleil des Emirats malgré la fameuse économie de guerre lancée depuis plus de trois ans par Emmanuel Macron. »
On assiste donc à une pénurie d’intercepteurs, qui oblige les Américains et les Israéliens à « rationner » leur défense anti-missiles en n’interceptant que les projectiles visant les cibles les plus sensibles. L’efficacité des tirs iraniens a donc dramatiquement augmenté : certains analystes ont calculé qu’on était passé de 5 % à 25 % de réussite pour chaque tir au cours deux premières semaines du conflit. Les Iraniens ont pu frapper des objectifs aussi sensibles que la base américaine de Prince Sultan en Arabie saoudite, le complexe gazier de Ras Laffan au Qatar (la plus importante usine de gaz naturel liquéfié au monde) ou encore le centre nucléaire de Dimona en Israël (le cœur du programme nucléaire militaire israélien).
L’économie mondiale frappée
Les Iraniens ont bloqué le détroit d’Ormuz, par lequel transitent habituellement 20 % du gaz naturel liquéfié et 25 % du pétrole transporté par voie maritime. Cela impacte sévèrement une économie mondiale déjà vacillante. Les cours du pétrole et du gaz se sont envolés, nourrissant une hausse brutale des prix de l’essence et du gasoil. Ce n’est pas tout : environ un tiers des exportations mondiales d’engrais passent normalement par ce détroit. Comme le soulignait récemment Jean-Marie Paugam, le directeur général adjoint de l’OMC, tout ceci intervient au moment même « où vont commencer les campagnes d’implantation des récoltes qui viendront l’an prochain », ce qui fait peser « une double menace sur la sécurité alimentaire mondiale » : une baisse des récoltes et une augmentation des prix à l’échelle mondiale.
Le 28 mars, les Houthis du Yémen ont annoncé rejoindre la guerre, aux côtés de l’Iran, et ont tiré deux missiles vers Israël. Cette annonce a ravivé la crainte que le détroit de Bab-el-Mandeb – une autre artère vitale du commerce maritime mondial – soit bloqué à son tour, ou du moins rendu bien plus dangereux, comme ce fut le cas lors du génocide à Gaza.
Les cours de la bourse ont oscillé pendant des semaines entre inquiétude et timide espoir, au rythme des déclarations contradictoires et confuses de Trump – dont certaines semblaient spécialement destinées à rassurer les marchés. Vendredi 28 mars, la bourse de Wall Street a brutalement décroché à la veille de sa fermeture pour le week-end. Les prochains jours diront s’il s’agit du début d’un krach majeur ou si ce n’est qu’une turbulence plus forte que les autres. Ce qui est certain, c’est que l’économie mondiale était déjà au bord du gouffre avant l’attaque américaine, et que le risque qu’elle y bascule augmente au fur et à mesure que la guerre se prolonge.
Humiliation des impérialistes américains
Les impérialistes américains cherchent frénétiquement une issue pour s’extirper du bourbier où ils se sont eux-mêmes jetés. Pris de panique, les stratèges de Washington semblent hésiter en permanence entre deux options : l’escalade guerrière ou la retraite désordonnée. Dès qu’il est devenu évident que les bombardements aériens ne suffiraient pas à faire tomber le régime de Téhéran, les dirigeants américains ont multiplié les idées d’« opérations spéciales », toutes plus audacieuses (ou délirantes) les unes que les autres : raid de commandos pour « saisir » les stocks iraniens d’uranium enrichi ; capture d’une île iranienne du Golfe Persique par un débarquement de Marines… Tous ces plans ont le même défaut : ils ignorent complètement l’inévitable réaction des Iraniens. La capture de l’uranium stocké dans des bases souterraines serait une opération longue et risquée. Les soldats qui l’accompliraient seraient des cibles faciles pour les tirs iraniens, comme le seraient d’ailleurs des Marines occupant l’île de Kharg, située à 50 kilomètres des côtes iraniennes.
Dans cette impasse, la communication de Trump est devenue de plus en plus incohérente et erratique. Après avoir menacé de réduire à néant les infrastructures énergétiques iraniennes, il a affirmé que des négociations fructueuses étaient en cours avec Téhéran… avant d’être immédiatement démenti par les dirigeants iraniens ! Certains analystes affirment que Trump pourrait se retirer unilatéralement de la guerre – en proclamant une « victoire » fictive pour ne pas se retrouver embourbé dans un conflit sans fin.
Mais même cela serait plus facile à dire qu’à faire. La fin de la guerre suppose en effet l’accord des dirigeants Iraniens. Or il est peu probable que ceux-ci acceptent de revenir au statu quo ante bellum, alors qu’ils ont été la cible de deux agressions israélo-américaines en moins d’un an, déclenchées à chaque fois durant des négociations avec Washington. Ils ne se fieront donc probablement plus aux paroles de Washington et exigeront des garanties matérielles, comme le retrait des troupes américaines du Moyen-Orient ou la reconnaissance officielle de leur contrôle sur le détroit d’Ormuz.
Quelle qu’en soit l’issue, cette guerre est d’ores et déjà une humiliation pour les impérialistes américains, qui sont mis en échec par la résistance iranienne. Des failles sont même apparues au sein de l’armée américaine : un incendie à bord du porte-avion américain USS Gerald Ford a peut-être été déclenché par ses propres marins, épuisés par des déploiements interminables dans une aventure impérialiste après l’autre, au Venezuela puis au Moyen-Orient. Plusieurs équipements de pointe – notamment un avion-radar AWACS E3 – auraient été détruits par les tirs iraniens. D’après le New York Times, 13 bases américaines dans le Golfe persique ont été endommagées au point d’être rendues « presque inhabitables ». Cette démonstration pratique de l’affaiblissement militaire de l’impérialisme américain aura des conséquences durables.
De nombreux pays en tireront les conclusions qui s’imposent. Les pays du Golfe se retrouvent impliqués dans une guerre dont ils ne voulaient pas – et sont abandonnés par leur allié américain face aux tirs iraniens. Pour eux, l’alliance américaine apparaît de plus en plus comme un facteur de risque plutôt qu’une protection efficace. Cela pourrait encore renforcer l’influence, dans la région, de la Chine et de la Russie, qui se présentent comme des « partenaires responsables », à la différence de Washington. Les classes dirigeantes de Corée du Sud et du Japon ont elles aussi été inquiétées par le retrait précipité de troupes et de matériels américains – stationnés sur leurs territoires pour « dissuader » la Corée du Nord et la Chine – et envoyés en renfort au Moyen-Orient.
L’impact de la guerre sur l’économie américaine signifie que la Chine, qui achète une partie significative de son gaz et de son pétrole à la Russie, sera en position de force dans le cas (probable) où éclaterait une nouvelle phase de la guerre commerciale qui l’oppose aux Etats-Unis.
Trump espérait que cette guerre serait une démonstration de force pour l’impérialisme américain. Elle n’a fait qu’en exposer les limites et le placer en position délicate dans la lutte entre les puissances impérialistes pour le contrôle des marchés et des sphères d’influence.

