En août dernier, une lutte a éclaté au Burger King d’Epinay-sur-Seine (93). Sur la trentaine de salariés que compte ce restaurant, une quinzaine étaient alors des « alternants ». Ils faisaient 28 heures de travail en entreprise et 7 heures de formation (en ligne ou en présentiel) au sein d’une société privée nommée Opus Formation.
Suite à une série d’incidents à l’intérieur de ce Burger King, des alternants se sont mobilisés pour dénoncer une situation de sous-effectifs, des contrats d’alternance détournés, une formation fictive, le non-paiement des heures supplémentaires, ainsi que les pressions et licenciements abusifs de la direction.
Dès l’amorce de cette lutte, notre parti (le PCR) a tourné les travailleurs mobilisés vers les structures de la CGT : l’Union Locale d’Epinay-sur-Seine et la Fédération du Commerce. Leur aide a été décisive à chaque étape de la mobilisation.
Le 28 août, plusieurs salariés se sont mis en grève. Ils revendiquaient une prime mensuelle de 200 euros pour tous les salariés, la requalification de leurs contrats d’alternance en CDI, l’arrêt des licenciements abusifs, le paiement de toutes les heures supplémentaires effectuées et le respect de l’obligation légale de prise en charge des titres de transport.
La direction régionale de l’entreprise a rejeté toutes ces revendications.
Le 24 septembre, une action « coup de poing » a été organisée : un débrayage d’une heure et des prises de parole sur la terrasse du restaurant, avec le soutien de la CGT, du PCR et du député de la circonscription, Eric Coquerel (LFI).
Une main-d’œuvre à très bas coût
Nous avons interviewé deux alternants et un ancien manager du restaurant d’Epinay, ainsi qu’une ancienne directrice d’un établissement de Rennes appartenant à la même franchise.
Cette multi-franchise de restaurants Burger King appartient à CLR Hôtels, filiale du groupe CGR Cinémas, et regroupe onze restaurants en France. Elle est dotée d’une direction générale assistée de deux directeurs régionaux. Chaque établissement est ensuite géré par un directeur ou un directeur adjoint.
Au début de la lutte, le Burger King d’Epinay-sur-Seine tournait principalement grâce aux 15 alternants, car la quinzaine de CDI supplémentaires étaient à temps partiel. « Parfois, sur des services de 8 salariés, nous étions 7 alternants », nous explique Junior, un alternant élu au Comité de lutte et militant au PCR.
Comme le précise Philippe, ex-manager au Burger King d’Epinay-sur-Seine, la direction insistait pour embaucher des alternants : « On avait des objectifs de résultats financiers. Plus on avait d’alternants, meilleurs étaient les résultats. Forcément : ils ne coûtent presque rien à l’entreprise. »
En effet, pour chaque contrat, l’entreprise reçoit jusqu’à 5000 euros d’argent public et ne paie quasiment pas de cotisations sociales. Le salaire d’un travailleur de moins de 18 ans en contrat d’apprentissage est de 504 euros brut (27 % du SMIC). S’il a entre 18 et 20 ans, c’est 802 euros brut (43 % du SMIC). Avec l’aide de l’Etat, l’entreprise ne débourse donc presque rien pour exploiter allègrement cette main-d’œuvre, en particulier les mineurs. Pas étonnant que les propriétaires se remplissent les poches : CLR Hôtels a dégagé 1,46 million d’euros de bénéfices en 2025 – et sa maison mère, CGR Cinémas, 19,5 millions d’euros.
Vanessa, une ancienne directrice d’un Burger King de Rennes, confirme que sa direction régionale – aussi en charge d’Epinay – exigeait la généralisation de cette méthode : « La direction insistait pour que ce soit comme à Paris, qu’il y ait plein d’alternants liés à Opus Formation… parce qu’il n’y pas de reste à charge. Parfois, je voulais embaucher des alternants avec d’autres types de formation, comme des BTS, etc., mais dès qu’il y avait un reste à charge de 100 à 500 euros pour l’entreprise, la direction refusait. Elle a même pris rendez-vous avec Opus pour que l’école lui propose plus de profils pour ses restaurants bretons ! »
Le caractère fictif de la formation en entreprise est également confirmé par ce que nous explique Junior : « On était censés avoir des maîtres d’apprentissage en entreprise. On n’était même pas au courant : la direction désignait des maîtres d’apprentissage parmi les managers, et eux non plus n’étaient même pas au courant ! Et les cours en ligne ou en présentiel, au centre de formation, ne servent à rien… On apprend à nettoyer et à faire des sandwichs, alors qu’on fait déjà ça directement en entreprise dès notre premier jour de boulot… C’est juste une couverture qu’utilisent Burger King et Opus pour faire du fric. »
Opus Formation se gave : son résultat net est passé de 645 000 euros en 2021 à 6,45 millions d’euros en 2025, soit une multiplication par dix en quatre ans ! L’entreprise est détenue à hauteur de 60 % de son capital par le fonds d’investissement Initiatives & Finances.
Licenciements
Pour maintenir ce système très lucratif, Burger King licencie très régulièrement les alternants, ou les pousse à partir, afin de ne pas avoir à les embaucher en CDI. Pour les remplacer, de nouveaux alternants sont recrutés – et ainsi de suite.
« Je sais que sur 25 salariés ayant entamé cette formation, très peu ont eu le diplôme : je n’en connais que deux », explique Junior. Michel, un autre alternant d’Epinay-sur-Seine, complète : « Ils virent très facilement. Ils prennent n’importe quel prétexte. Par exemple des retards liés aux transports, alors que dans les transports parisiens, on sait que c’est compliqué. En plus, ils ne veulent même pas qu’on rattrape les retards en restant un peu plus longtemps le soir. Ou alors ils utilisent des absences aux formations bidon d’Opus Formation. » Junior ajoute : « Parfois, ils ne nous acceptent même pas au cours en ligne à Opus ! Je suis déjà resté 45 minutes devant mon ordinateur sans qu’ils m’acceptent dans la session, et ils m’ont ensuite envoyé un avertissement pour une absence ! »
Vanessa, l’ex-directrice de l’établissement de Rennes, affirme que sa direction régionale fabriquait même des motifs de licenciement. Elle raconte : « Un jour, la directrice régionale a exigé que je mette un salarié qu’elle voulait virer en “hors dispo”. Cela permettait ensuite de le faire apparaître comme absent sur son planning et de considérer cette absence comme injustifiée, afin de pouvoir s’en servir comme motif pour le virer. Elle utilisait souvent ce genre de méthodes. »
Depuis, Michel a été licencié. « Après mon licenciement, trois autres de mes camarades avaient des entretiens préalables au licenciement. » Depuis le début de cette lutte, la direction a licencié des alternants mobilisés et embauché dix personnes extérieures en CDI à temps plein ! Ces embauches sont une première victoire du mouvement, mais elles visaient aussi à désamorcer la lutte et « rentrer dans les clous » auprès de l’Inspection du travail. Sauf que, pour « rentrer dans les clous », la direction de Burger King devra faire entrer des carrés dans des ronds !
Pratiques illégales
Tout en licenciant à tour de bras, la direction régionale multipliait les pratiques illégales pour gonfler les bénéfices. Comme l’indique Vanessa : « Quand il y avait une anomalie sociale – c’est-à-dire quelque chose d’illégal par rapport au Code du travail, par exemple un mineur qui travaillait après 22 heures ou quelqu’un qui dépassait les durées de travail autorisées – on nous demandait de modifier les heures de pointage pour que ça rentre dans les clous. »
Philippe, ex-manager, explique qu’en cas de rupture de stock, la direction régionale exigeait que des salariés utilisent leur véhicule personnel : « On devait faire le trajet à nos frais pour aller dans un autre Burger King, puis ramener la marchandise. Il y avait même des salariés qui se payaient un Uber pour faire ça, tant la direction nous mettait la pression ! » Vanessa témoigne de pratiques similaires à Rennes et ajoute : « Les normes d’hygiène obligent à transporter la nourriture dans des camions réfrigérés. Là, on devait transporter la viande dans notre voiture, même quand il faisait 40 degrés ! »
La directrice régionale faisait aussi preuve de racisme à l’embauche. Voici le genre de messages qu’elle envoyait aux cadres dirigeants de Burger King, lorsqu’ils sélectionnaient de nouveaux salariés : « S’il y a des renois, c’est niet, je vous le dis », « Putain, un noir », « Je retrouve des renois, des renois voilées, toujours le même profil ». Ou encore, après avoir appris qu’une femme arabe avait été embauchée : « T’as pris ça ? Vive les problèmes qui vont arriver. »
Enfin, Philippe et Vanessa expliquent que la franchise sous-traite le nettoyage à une entreprise qui surexploite et sous-paie des travailleurs sans-papiers, en pleine connaissance de cause de la direction. Philippe précise : « Pour tout salarié travaillant dans l’entreprise, Burger King doit avoir les documents d’identité de chaque salarié, même ceux qui bossent pour des boîtes sous-traitantes. Or ces documents ne correspondaient absolument pas aux travailleurs présents sur place. D’ailleurs, j’ai appris que le coût mensuel de cette entreprise, pour Burger King, était peut-être de 10 000 ou 12 000 euros en dessous du prix du marché. Forcément, s’ils paient moins les sans-papiers… »
Vanessa nous décrit les mêmes pratiques et ajoute : « C’est généralisé dans tous les restaurants de la franchise… C’est la même boîte qui est sous-traitée. » Comme dans le système d’exploitation des alternants, les objectifs sont clairs : baisser les coûts et gonfler les bénéfices, sans aucun égard pour les salariés.
Une lutte exemplaire
La grève du 28 août est partie d’une accumulation de colère chez les alternants. Comme l’explique Michel : « On était en complet sous-effectif. Nous, les alternants, on était seuls pour deux, voire trois postes. Ils se moquaient de nous, ça ne pouvait plus durer. »
Depuis, la direction de Burger King a tout fait pour désamorcer la lutte – y compris des coups de pression en tous genres. Mais l’action du 24 septembre, avec une quarantaine de participants, la presse et la présence du député, a permis de mettre en lumière ce que vivent les salariés du Burger King d’Epinay.
Cet exemple doit maintenant servir à médiatiser des pratiques qui sont loin d’être limitées à ce restaurant – et à l’enseigne Burger King. En France, des centaines de milliers de jeunes sont exploités de la même façon, dans le cadre de contrats d’alternance bidons, en particulier (mais pas seulement) dans le secteur du commerce : restauration, grande distribution, etc.
Pour dénoncer cette situation, le PCR a décidé de lancer une campagne intitulée : « Balance ton contrat ! ». Son objectif : recueillir les témoignages de jeunes travailleurs qui subissent ou ont subi le même type d’exploitation, sous couvert de contrats d’apprentissage ou de stages. La revendication centrale de cette campagne : « A travail égal, salaire égal ! ».

