L’offensive criminelle de l’impérialisme américain contre le Venezuela, le 3 janvier dernier, a remis ce pays au centre de l’attention internationale. L’indignation suscitée par cette agression militaire s’est doublée d’une discussion, à gauche, sur la « révolution bolivarienne » qui s’est développée à partir de la victoire d’Hugo Chavez à l’élection présidentielle de 1998.
Notre Internationale a très activement défendu la révolution vénézuélienne contre ses détracteurs (de droite et « de gauche »). Au début des années 2000, nous avons lancé une campagne internationale intitulée : « Pas touche au Venezuela ! ». Nous avons publié un très grand nombre d’articles sur ce thème. Mais pour se faire une idée très concrète, vivante, de ce que fut la révolution vénézuélienne, il faut absolument regarder un documentaire intitulé : La révolution ne sera pas télévisée. [1]
Ses deux réalisatrices, Kim Bartley et Donnacha O’Briain, arrivent à Caracas en septembre 2001. Leur intention est de dresser un portrait de Chavez. Au même moment, l’opposition vénézuélienne et l’administration américaine commencent à élaborer un plan de bataille pour renverser le régime et écraser la révolution. Cette offensive réactionnaire culmine, le 11 avril 2002, dans une tentative de coup d’Etat qui, en 48 heures, échoue face à la mobilisation des masses et l’opposition d’une grande partie de l’armée.
L’équipe de tournage de Bartley et O’Brian filme tous ces grands événements jour par jour, puis heure par heure. Le résultat donne à voir ce qu’est une authentique révolution.
Chavez et les masses
Conformément au projet initial, le documentaire commence par décrire la puissante relation qui existe entre les masses opprimées du Venezuela – dont l’écrasante majorité vit sous le seuil de pauvreté – et leur président, Hugo Chavez, qu’elles soutiennent avec une ferveur quasi religieuse.
On y voit et entend ce qu’expliquait notre camarade Alan Woods dans un article publié en 2004 : « Les masses aspirent passionnément à un changement fondamental de la société. Voilà ce que, pour elles, signifie le chavisme. Et dans leur esprit, ce grand rêve de changement s’incarne en un seul homme : Hugo Chavez. (…) Pour lui, elles sont prêtes à sacrifier tous leurs biens et à risquer leurs vies ». [2]
Lors d’un meeting en plein air, Chavez défend son projet de reprendre en main l’industrie pétrolière du pays – sa principale ressource économique – et d’en faire enfin bénéficier les plus pauvres. Face à des dizaines de milliers de personnes brûlant d’enthousiasme, il déclare haut et fort : « J’ai dû faire face à de très fortes pressions internationales ! Mais peu m’importe. Si un jour je devais aller en enfer pour défendre le peuple bolivarien du Venezuela, j’irais lutter au fond des ténèbres ! » Des cyniques « de gauche » jugeront ce style ampoulé. C’est le contraire : la façon dont Chavez dit ces mots – et dont les masses y réagissent – souligne son génie oratoire, son aptitude à faire vibrer le cœur et l’esprit du peuple.
Le documentaire nous amène aussi dans les quartiers bourgeois de Caracas, où l’on entend de riches Vénézuéliens parler avec le dernier mépris de Chavez, mais aussi des pauvres, des exploités et des opprimés. L’oligarchie est ulcérée par cette révolution qui menace son pouvoir et ses privilèges. Une femme déclare : « le peuple ne connaît pas la notion de sacrifice, ni la valeur des choses. […] L’objectif de [Chavez] est de nous faire fuir le pays afin de le laisser aux mains des gens sans expérience et sans valeur, qui n’ont jamais lutté pour obtenir quoi que ce soit » – bref, des gens « qui ne sont rien », pour citer Macron.
Le coup d’Etat
En février 2002, Chavez annonce la restructuration de la PDVSA, la compagnie pétrolière du pays qui, pendant des décennies, avait fait la fortune de la bourgeoisie vénézuélienne et des grandes entreprises américaines de ce secteur. Chavez change la direction de la PDVSA et durcit nettement les termes de ses relations commerciales avec les multinationales étrangères. Sa politique consiste à utiliser l’augmentation des revenus pétroliers pour développer de vastes programmes sociaux dans les domaines du logement, de la santé et de l’éducation. De fait, grâce à cette politique, de nombreux Vénézuéliens ont consulté un médecin pour la première fois de leur vie.
Aux yeux de l’oligarchie réactionnaire et de l’impérialisme américain, c’est inacceptable. A Washington, le scénario d’un coup d’Etat est soigneusement élaboré. Le chef de la CIA de l’époque, George Trenet, déclare : « Nous sommes évidemment concernés par la situation de notre troisième fournisseur de pétrole. Je pense – et le département d’Etat pense – que Chavez ne se préoccupe pas des intérêts américains ». La menace est limpide.
Le 10 avril 2002, les chaînes de télévision privées (toutes hostiles à Chavez) diffusent une déclaration de hauts gradés vénézuéliens qui menacent Chavez d’un coup d’Etat s’il ne démissionne pas. Dans la foulée, le chef de la confédération patronale et de l’opposition, Pedro Carmona, appelle ses partisans à manifester le lendemain, 11 avril.
Le documentaire suit alors, d’heure en heure, les événements de cette chaotique et sanglante journée qui se déroule, de toute évidence, suivant un plan détaillé élaboré à Washington. Dans la nuit du 11 au 12 avril, Chavez est arrêté et séquestré (on ne sait où) par des généraux putschistes. Le matin du 12 avril, le palais présidentiel de Miraflores est investi par l’opposition vénézuélienne. Dans la confusion générale, personne ne se préoccupe de cette équipe de tournage européenne qui, à l’intérieur du palais, va filmer l’investiture présidentielle de Pedro Carmona et tous les événements des 48 heures suivantes.
Le nouveau régime ne cache pas son caractère dictatorial. Sous les cris de joie de plusieurs centaines de réactionnaires réunis à Miraflores, l’un des putschistes lit une déclaration officielle : « Tous les députés et suppléants sont relevés de leurs fonctions à l’Assemblée nationale. Sont également relevés de leurs fonctions : le président et les magistrats du Tribunal suprême de justice, le procureur général de la République, le contrôleur général de la République, le défenseur du peuple, ainsi que tous les membres du Conseil national électoral. »
La mobilisation du peuple
Mais dès le lendemain, 13 avril, le vent tourne brutalement. Le peuple se révolte et descend dans la rue malgré sa répression brutale par la police de Caracas, qui est acquise à la réaction. L’armée se fracture ; sa grande majorité s’oppose au coup d’Etat. Loyale à Chavez, la garde présidentielle reprend le palais au nez et à la barbe des putschistes, qui s’enfuient ou sont arrêtés.
A l’intérieur comme à l’extérieur du palais présidentiel, les scènes filmées sont d’une intensité dramatique que les meilleures fictions égalent rarement – précisément parce qu’il s’agit ici d’événements réels. A ce stade du documentaire, son thème n’est plus Hugo Chavez ; c’est l’héroïsme des masses, leur refus de céder face à la réaction, leur détermination sans faille à sauver la révolution.
Au petit matin du 14 avril, Chavez est ramené dans le palais présidentiel. Ses premiers mots sont pour demander « à tous les Vénézuéliens de rentrer chez eux ». Il les appelle « au calme ». Il ajoute : « A toutes celles et tous ceux qui me sont opposés, je dis : continuez ! Bien sûr, j’essayerai de vous faire changer d’avis. Mais vous ne pouvez pas combattre la constitution [bolivarienne], car elle vous appartient. (…) Vous devez le reconnaître ».
Chavez se trompe : l’oligarchie ne le reconnaîtra jamais et ne peut pas le reconnaître, car il y va de ses intérêts de classe. Quelques mois plus tard, en décembre 2002, elle va tenter un nouveau coup de force, cette fois-ci sous la forme d’un lock-out patronal et d’une vaste opération de sabotage de la PDVSA. De nouveau, c’est la mobilisation des masses – et en particulier des travailleurs de la PDVSA – qui va sauver la révolution.
Jamais l’oligarchie vénézuélienne et l’impérialisme américain n’ont renoncé à reprendre le contrôle de l’industrie pétrolière de ce pays. Pour écarter cette menace de façon définitive, il aurait fallu exproprier l’oligarchie vénézuélienne et les multinationales étrangères, placer l’économie du pays entre les mains des travailleurs et des paysans, briser l’Etat bourgeois et le remplacer par un Etat ouvrier contrôlé par les masses. Faute d’une telle politique, et malgré l’héroïsme du peuple, la révolution s’est épuisée. Après la mort de Chavez (2013), le régime présidé par Maduro n’a pas cessé de virer à droite, et les acquis de la révolution ont été graduellement liquidés.
La révolution vénézuélienne reste une mine d’enseignements précieux pour tous ceux qui veulent combattre le capitalisme et l’impérialisme. Ils trouveront un bon nombre de ces enseignements dans La révolution ne sera pas télévisée, ce chef-d’œuvre du genre documentaire.

