Le massacre de Peterloo, Richard Carlile (1819)

Au début du XIXsiècle, un mouvement artistique a déferlé sur l’Europe dans le sillage des nombreux bouleversements économiques, politiques et sociaux : le romantisme. Deux siècles plus tard, il continue d’irriguer la culture et l’imagination de millions de personnes. Certains « grands textes » sont étudiés, chaque année, par des milliers d’élèves. Mais ce qui est moins connu, c’est la signification politique du romantisme, dont certains représentants ont su exprimer les aspirations révolutionnaires de leur temps.

« Tempête et Passion »

Le romantisme est un mouvement européen forgé dans les grandes transformations sociales de la fin du XVIIIsiècle. Son nom renvoie directement aux « romans » de la littérature médiévale, avec ses chevaliers errants, ses cascades furieuses et ses châteaux en ruines. Au XVIIIsiècle, ce qui est « romantique », c’est d’abord un paysage digne de ces romans du Moyen Âge : on est donc très loin du sens contemporain de ce mot, avec ses couchers de soleil ou ses bouquets de roses !

Le romantisme prend sa source dans le mouvement du « Sturm und Drang » (« Tempête et Passion ») de l’Allemagne des années 1770 : des artistes tels que Goethe, Schiller ou Haydn rompent avec le classicisme qui dominait la vie culturelle. Le nom de ce mouvement souligne l’importance des émotions, parfois tumultueuses et déchirantes, dans la vie psychique des personnages du « Sturm und Drang », puis du romantisme. Il est aussi le reflet des crises révolutionnaires qui marquent cette époque : d’abord la Révolution américaine de 1775-83, puis la Révolution française de 1789-1794. Quel évènement est-il plus riche en « tempêtes » et « passions » qu’une révolution ?

Ces grands bouleversements constituent l’une des sources du romantisme, mais d’une façon contradictoire. Le romantisme est un mouvement ambivalent : il est un produit de la philosophie des Lumières, des conquêtes de la Révolution et du triomphe de la Raison contre l’obscurantisme féodal ; mais dans le même temps, il se construit d’abord contre les Lumières, se connecte à toutes sortes de doctrines mystiques – et, en France, au royalisme. C’est dans cette contradiction que naît et se développe le romantisme.

Radicalisation

Cette ambivalence du mouvement romantique reflète les contradictions sociales d’une époque marquée par des révolutions et des contre-révolutions. L’exemple de la France est caractéristique : en quelques décennies, plusieurs régimes très différents se succèdent. La Révolution française dégénère en un régime réactionnaire, le Directoire (1795-1799), qui ouvre la voie à la dictature de Bonaparte, sous la forme du Consulat (1799-1804), puis de l’Empire (1804-1815). A partir de 1814, c’est la Restauration de la monarchie, puis la « monarchie de Juillet » après la révolution de 1830. Il faudra une deuxième révolution, en février 1848, pour rétablir un régime républicain bourgeois.

C’est sur cette toile de fond que se développe le romantisme. En France, à l’origine, il est majoritairement réactionnaire : Chateaubriand, puis Vigny, Lamartine et Hugo sont, au départ, de fervents royalistes et des nostalgiques de l’Ancien régime. Cependant, ils sont rapidement déçus par la monarchie au pouvoir, et certains – dont Lamartine et Hugo – évoluent vers la gauche : ils deviennent républicains.

Dans d’autres pays, en revanche, le romantisme est un mouvement spontanément radical. Alors que le capitalisme triomphe en Europe, la classe ouvrière se développe : les romantiques les plus radicaux se tournent vers les travailleurs, les ouvriers, les artisans, et traduisent leurs aspirations sous une forme artistique. Dans son poème « Les tisserands de Silésie », l’écrivain allemand Heine, ami de Karl Marx, évoque la colère de ces tisserands « sans larme dans les yeux, mais les crocs menaçants », et qui maudissent Dieu, le roi et la patrie, à mesure qu’ils tissent le linceul de la « vieille Allemagne ».

Dans le ventre de la bête

C’est en Angleterre que le romantisme a le mieux exprimé sa flamme révolutionnaire. La Grande-Bretagne est alors le cœur battant du capitalisme. La révolution industrielle y débute dans les années 1760. Le textile et la sidérurgie s’y développent si rapidement qu’au début du XVIIIsiècle elle est la première puissance industrielle et l’« atelier du monde ».

C’est ce nouveau paysage industriel que le poète William Blake décrit, en 1804, lorsqu’il évoque de « sombres usines sataniques ». Dans ce contexte se développe également un puissant mouvement ouvrier, qui ne tarde pas à se révolter contre l’exploitation capitaliste et la domination politique de la bourgeoisie. En 1819, des dizaines de milliers de personnes se rassemblent à Manchester pour exiger une réforme parlementaire, mais ne reçoivent que la répression : c’est le massacre de Peterloo. Moins de vingt ans plus tard, le premier parti politique ouvrier voit le jour : le chartisme. Le romantisme anglais accompagne chaque pas de cette jeune classe ouvrière.

Enthousiasmés par les révolutions américaine et française, de nombreux penseurs britanniques veulent, eux aussi, transformer la société. Dans son long poème autobiographique Le Prélude, William Wordsworth écrit qu’à cette époque, « c’était un bonheur que de vivre, / Mais être jeune était le ciel même. » « Bliss was it in that dawn to be alive, / But to be young was very Heaven! », traduction L. Cazamian, Le prélude ou La croissance de l’esprit d’un poète, Aubier, 1978. Des théories audacieuses émergent, sous la plume de Thomas Paine, Mary Wollstonecraft ou encore Robert Owen, un industriel gallois gagné au socialisme.

Owen tente même d’organiser des colonies communistes en Amérique et en Angleterre. Lire notre article « La vie et l’œuvre de Robert Owen (1771-1858) ». Son projet échoue, car il est impossible de maintenir des îlots de communisme au milieu du capitalisme ; mais il faut souligner que l’idée de ces communautés utopiques a d’abord émergé chez les romantiques anglais : dès 1794, les poètes Coleridge et Southey rêvaient d’une société égalitaire, la « pantisocratie » (littéralement : le « gouvernement par tous »).

Il est vrai que, par la suite, cette première génération de romantiques anglais s’est assagie, rejetant les excès et la radicalité de sa jeunesse. Cela s’explique par la dégénérescence de la Révolution française, qui a transformé l’enthousiasme de ces artistes en dégoût et suspicion. Mais sur leurs épaules s’est élevée une nouvelle génération de poètes romantiques, plus flamboyante encore que ses prédécesseurs.

Byron et Shelley

Deux noms se distinguent et sont souvent associés : ceux de Lord Byron et de Percy Shelley. Tous deux étaient des libres penseurs ; tous deux moururent jeunes : Byron à 36 ans, en Grèce, alors qu’il soutenait la lutte contre la domination ottomane ; Shelley à 29 ans, perdu en mer. Ils écrivirent une œuvre imprégnée de l’esprit révolutionnaire de l’époque. Cependant, il y avait une différence de tempérament entre les deux poètes, que Marx résumait ainsi : s’ils avaient vécu plus longtemps, Byron serait devenu un bourgeois réactionnaire, tandis que Shelley aurait défendu jusqu’au bout la cause de la révolution socialiste.

Byron est mort en combattant héroïquement, mais sa radicalité avait quelque chose de superficiel. Après sa mort, sa poésie a rapidement été absorbée par la bourgeoisie, qui y voyait le miroir déformant de ses origines révolutionnaires : dans les pages de Byron, elle pouvait s’admirer telle qu’elle voulait se voir.

A l’inverse, Shelley est resté un paria : la bonne société a appris sa mort dans un soulagement moqueur, et ne lui a rendu aucun hommage. La bourgeoisie savait qu’un adversaire sérieux venait de disparaître. A l’inverse, les opprimés de Grande-Bretagne ont continué de lire ce grand poète qui avait toujours joint sa voix à la leur.

Shelley était un démocrate athée et socialiste, dont les aspirations politiques transparaissent dans toute son œuvre. Son nom n’a jamais disparu, puisque le monde entier connaît sa femme, Mary Shelley, pionnière de la science-fiction et autrice – à vingt ans – du célèbre roman Frankenstein, ou le Prométhée moderne.

De nos jours, les convictions révolutionnaires du couple Shelley sont généralement passées sous silence. Contre cela, réclamons haut et fort l’héritage du romantisme révolutionnaire, en méditant les derniers vers de The Masque of Anarchy (« Le Carnaval de l’Anarchie »), où Shelley s’adresse à la classe ouvrière, après Peterloo :

« Dressez-vous comme des Lions hors du somme,
Une foule invincible, faite de millions d’hommes
Secouez vos fers comme on chasse la rosée
Qui sur vous, dans la nuit, s’était déposée –
Car vous êtes multitude, et eux, poignée. » Traduction libre des vers : « Rise like Lions after slumber / In unvanquishable number – / Shake your chains to earth like dew / Which in sleep had fallen on you – / Ye are many – they are few. »

 

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