En 2015, la politique du réformisme a été mise à l’épreuve en Grèce lors d’une confrontation brutale avec les institutions du capital financier européen. Dans cet article, Arturo Rodriguez revient sur cette période afin d’expliquer la source de la crise, comment les masses se sont mobilisées pour défaire les mesures d’austérité imposées au pays, et comment ce mouvement inspirant a été trahi par la direction de Syriza.
Les marxistes révolutionnaires sont régulièrement traités d’utopistes rêveurs par les politiciens réformistes. Ces derniers seraient « raisonnables » et prétendent pouvoir durablement améliorer les conditions de vie de la classe ouvrière dans le cadre du capitalisme. Pourtant, dès que le système entre en crise, ce sont toutes les illusions des réformistes qui éclatent comme des bulles de savon, avec des conséquences désastreuses pour les masses.
Aujourd’hui, la crise du capitalisme provoque une crise du réformisme. Ce n’est pas là une simple hypothèse théorique : l’expérience récente l’a prouvé. Il y a dix ans, le réformisme a été mis à l’épreuve de façon spectaculaire : les événements qui ont marqué le premier gouvernement de Syriza, en 2015, sont riches d’enseignements pour la classe ouvrière.
La crise du capitalisme
Le capitalisme est un système rempli de contradictions. L’une des plus importantes est sa tendance à la surproduction. La concurrence contraint les capitalistes à produire de façon aussi peu coûteuse et aussi efficace que possible, mais l’exploitation de la classe ouvrière et la réduction de sa capacité à consommer signifient que la masse croissante des marchandises déversées sur le marché ne peut être absorbée de façon rentable. Cette contradiction entraîne nécessairement des crises, au cours desquelles une partie des forces productives est paralysée et détruite.
Sous le capitalisme, de telles crises ne peuvent pas être éliminées. Néanmoins, Marx soulignait que le système dispose de différents moyens de retarder ce problème. Mais, dialectiquement, ces solutions temporaires ne font que préparer le terrain à des récessions encore plus sévères.
Le crédit est le meilleur moyen d’éviter temporairement les crises, car il permet d’étendre artificiellement le marché. C’est précisément ce qui s’est passé suite à la récession de 2000-2001 aux Etats-Unis et en Europe.
Du crédit bon marché fut frénétiquement accordé aux consommateurs. La dette des ménages américains, par exemple, a quasiment doublé entre 2000 et 2007, pour atteindre 13 800 milliards de dollars, soit près de l’équivalent du PIB des Etats-Unis à l’époque (14 500 milliards).
Le revers du crédit, c’est la dette, et les dettes doivent être remboursées avec des intérêts. Les choses finissent par se transformer ainsi en leur contraire : le boom du crédit se transforme en crise de la dette. C’est ce qui a caractérisé la récession de 2008.
La cavalcade économique des années 2000 s’est terminée dans le fossé de la crise. La récession a commencé aux Etats-Unis, puis s’est propagée à l’Europe avant de gagner les pays « en développement » et la Chine. Elle a cependant revêtu des spécificités nationales qui, en Europe, ont atteint leur expression la plus marquée.
L’impérialisme
Autre contradiction fondamentale du capitalisme : le caractère international de l’économie se heurte à la division du monde en Etats-nations. Les forces productives sont désormais – et de longue date – bien trop vastes pour être contenues dans les étroites frontières des Etats-nations.
Le frein que les frontières nationales représentent pour les forces productives est très clair en Europe, qui est fragmentée en une multitude de petits Etats. Le capitalisme, qui s’est d’abord développé sur ce continent, s’est rapidement heurté aux limites de ses Etats-nations.
Une fois ces limites atteintes, les pays plus avancés se sont taillé d’immenses empires mondiaux. Aussi, lorsqu’une puissance ambitieuse mais arrivée tardivement, l’Allemagne, vit son industrie étouffer dans ses propres frontières, elle dut essayer de se tailler un empire aux dépens des vieilles puissances hégémoniques, la Grande-Bretagne et la France. Le résultat fut les deux guerres mondiales du XXe siècle.
La bourgeoisie allemande n’a pas réussi à dominer économiquement l’Europe par la guerre : mais dans la seconde moitié du XXe siècle, et grâce à l’Union Européenne, elle a atteint pacifiquement le même objectif. Cela a nécessité de nombreuses tractations avec les autres classes dominantes du continent, et surtout avec la bourgeoisie française, qui est ressortie très affaiblie de la Seconde Guerre mondiale.
Pendant la longue phase d’expansion de l’économie européenne, après la guerre, cet arrangement pouvait tenir. Le Marché Commun (puis le Marché Unique) fournissait un débouché aux géants de l’industrie européenne, dont les plus forts étaient – et demeurent – allemands. A cette époque, la classe dirigeante française pouvait s’appuyer sur la puissance du capitalisme allemand pour se procurer de quoi se financer, tout en cherchant à projeter ses investissements et son influence au sud, et en particulier dans ses anciennes colonies africaines.
Les capitalistes européens s’imaginaient avoir trouvé une voie royale pour « la paix, la prospérité et l’unité européenne ». L’introduction de la monnaie commune, en 1999, marquait une étape importante. Mais en réalité, les moyens par lesquels les capitalistes cherchaient à surmonter leurs propres limites nationales pavaient la voie à une crise générale de l’Union Européenne.
L’industrie allemande était, et demeure, bien plus productive que celles de la Grèce, de l’Espagne et du Portugal. Mais à l’intérieur de la zone euro, les capitalistes grecs, espagnols et portugais ne pouvaient plus dévaluer leur monnaie pour stimuler la compétitivité de leurs exportations, comme ils l’avaient fait par le passé. Les marchandises allemandes bon marché avaient donc tendance à miner l’industrie grecque.
Privée de la possibilité d’une dévaluation monétaire, la classe dominante grecque se lança dans une politique de « dévaluation intérieure » : un vaste programme de privatisations (dont celles de la plupart des banques) et toute une série d’attaques contre les acquis que la classe ouvrière avait arrachés dans les années 1970 et 1980. Les règles de « discipline fiscale » imposées par le Traité de Maastricht – par lequel fut instituée l’Union Européenne, en 1993 – accentuèrent la pression pour réduire les budgets sociaux, notamment dans le secteur de la santé publique.
En contrepartie, la Grèce a eu accès au crédit bon marché aussi longtemps que la croissance s’est poursuivie. La zone euro a permis aux banques grecques d’emprunter beaucoup plus facilement et à moindre frais qu’auparavant, ce qui provoqua une explosion du crédit.
Avant la crise de 2008, le capitalisme européen a distribué les crédits pour créer de nouveaux champs d’investissement, prolonger la croissance et étendre le marché. En Grèce, entre 2001 et 2008, les prêts aux ménages ont bondi de 393 %, tandis que les prêts aux entreprises ont plus que doublé.
Cette rapide expansion du crédit n’a pas seulement contribué à soutenir la demande et à maintenir les entreprises à flot ; elle a aussi permis aux banques d’engranger d’énormes profits. En 2005, la Banque Centrale grecque signalait que les profits des banques (après impôt) avaient augmenté de 198 % en une seule année. La Grèce affichait alors la plus forte rentabilité bancaire de toute la zone euro.
Les banquiers grecs n’ont pas été les seuls à se gaver pendant les années de prospérité. Attirées par les profits faciles, un certain nombre de banques françaises, allemandes et néerlandaises ont massivement accru leurs prêts aux banques grecques. Des banques étrangères ont également pris des parts importantes dans les banques grecques afin de tirer un maximum de profit des conditions favorables offertes par ce pays.
L’effondrement
La faillite de la banque d’investissement américaine Lehman Brothers, en 2008, précipita l’effondrement du marché international du crédit. Les banques découvraient soudainement que des milliards de dollars d’« actifs », dans leurs bilans, n’avaient plus de valeur. Alors, elles cessèrent de prêter et cherchèrent à récupérer autant de liquidités que possible. Du jour au lendemain, les banques grecques se trouvèrent privées des liquidités dont elles
avaient besoin pour se maintenir à flot.
Face à l’effondrement de l’ensemble du secteur bancaire grec, le gouvernement annonça un plan de sauvetage de 28 milliards d’euros. Ce faisant, il transféra une part considérable du poids de la dette sur les épaules de l’Etat.
Un an plus tard, le gouvernement social-démocrate (PASOK) de Giorgos Papandreou annonçait un déficit budgétaire d’environ 12,5 %. Les agences de notation internationales révisèrent aussitôt à la baisse la note de la Grèce, ce qui contribua à l’augmentation des taux d’intérêt de la dette grecque. L’Etat grec en vint à devoir emprunter à des taux de 10 % pour payer les seuls intérêts de sa dette accumulée, qui s’élevait à 300 milliards d’euros.
Au début de l’année 2010, la Grèce ne pouvait plus se financer sur le marché international. Le pays était de facto en faillite – et son gouvernement contraint d’appeler à « l’aide ».
Le maillon le plus faible du capitalisme européen venait de céder. Mais la Grèce faisait partie d’une longue chaîne de maillons faibles en Europe du Sud : ceux que l’on appelait avec mépris les PIGS (« cochons », de l’acronyme anglais pour Portugal, Italie, Grèce, Espagne) – juste devant la France.
Sans une intervention immédiate, une série de faillites aurait pu menacer l’existence de l’euro, voire celle de l’Union Européenne. La classe dirigeante européenne est donc intervenue pour sauver le système – mais en s’assurant que la classe ouvrière payerait la facture.
La Troïka
Le premier plan de sauvetage fut mis en place par une « Troïka » composée de la Commission Européenne, de la Banque Centrale Européenne (BCE) et du Fonds Monétaire International (FMI). Ce plan était suspendu à la mise en œuvre d’une politique d’austérité drastique et de privatisations massives. Ces mesures furent détaillées dans un « mémorandum [protocole] d’accord » ; et pour les superviser, sur le terrain, la Troïka dépêcha ses apparatchiks dans les différents ministères grecs.
Cependant, ce renflouement n’a pas permis de ramener la dette grecque sous contrôle. Par contre, il a plongé la Grèce encore plus profondément dans la récession, car la cure d’austérité a fait chuter la demande. Papandreou eut alors l’idée de convoquer un référendum sur un second plan de sauvetage (de façon à faire porter la responsabilité de l’austérité sur les masses) ; mais, soumis au chantage des gouvernements allemand et français, il fut contraint d’y renoncer.
Fin 2011, Papandreou démissionna. Un gouvernement « technique », dirigé par Loukas Papademos, fut imposé sans élection. Il signa docilement un mémorandum pour un second plan austéritaire.
A l’époque, de nombreux indicateurs signalaient la dévastation de la société grecque. Les chiffres officiels faisaient penser à ceux d’un pays ravagé par une guerre. Le PIB du pays avait reculé de 27 %, le salaire moyen de près de 40 % et les pensions de 50 %. Le taux de chômage atteignait 27 % et les services sociaux de base s’étaient pratiquement effondrés. Les travailleurs et une partie de la petite bourgeoisie étaient acculés à la misère et au désespoir.
En Europe, les classes dirigeantes expliquaient que le peuple grec était trop « dépensier » – à la différence des peuples « travailleurs » du nord de l’Europe. Les Grecs auraient trop longtemps « vécu au-dessus de leurs moyens ». La classe dirigeante grecque elle-même se rallia à cette campagne en blâmant « l’irresponsabilité » des masses.
En réalité, au cours des dix années précédentes, le temps de travail annuel des travailleurs grecs était le plus élevé d’Europe (juste devant l’Espagne) : 1900 heures par travailleur, en moyenne. Le mythe des travailleurs grecs « paresseux » était faux du début à la fin.
Les causes réelles de cette crise doivent être cherchées dans les contradictions mêmes du capitalisme européen, ainsi que dans la spéculation aveugle des banques, que la Troïka s’est efforcée de sauver en faisant des travailleurs grecs des boucs émissaires.
La Troïka n’a pas renfloué la Grèce dans le but de garantir la viabilité des finances publiques grecques. Seule une infime partie des fonds de sauvetage est parvenue dans les caisses de l’Etat ; la plus grande partie est allée dans les poches des créanciers du pays. Il s’agissait d’un renflouement indirect des banques européennes, surtout françaises et allemandes (mais aussi grecques), qui avaient acheté pour près de 200 milliards d’euros de dette publique grecque. Ce faisant, la Troïka s’est surtout préoccupée de la viabilité du système financier international.
En valeur absolue, la dette grecque était faible. Son importance était surtout politique. Si la dette grecque avait été effacée, cela aurait encouragé d’autres pays à renégocier leurs obligations, y compris des poids lourds comme l’Espagne, l’Italie et même la France. Cela représentait un risque sérieux pour le système bancaire international, et menaçait d’aggraver la crise de l’économie mondiale. Conscients de ce danger, les capitalistes ont refusé de faire des concessions à la Grèce.
Il y avait aussi une dynamique propre à la Grèce que l’aile gauche des réformistes, en particulier, n’a jamais réussi à comprendre. Grâce aux renflouements de la Troïka, l’Etat grec a recapitalisé le système bancaire du pays, qui était en ruine. Il s’agissait donc aussi d’un renflouement du système financier grec, et, à travers lui, de la classe dirigeante grecque. C’est pourquoi la bourgeoisie grecque n’a jamais hésité à défendre les mémorandums, quitte à ce que l’austérité pulvérise l’économie grecque.
La classe dirigeante grecque, faible et dépendante, a besoin du parapluie de l’UE et de l’impérialisme occidental, et elle s’incline docilement devant tous leurs diktats. Dès lors, on comprend qu’à ses yeux, la résistance à l’austérité ne relevait pas de l’« intérêt national ». C’est la lutte des classes qui devait s’opposer non seulement aux puissances étrangères qui dominent la Grèce, mais aussi à la bourgeoisie grecque, comme les événements devaient bientôt le montrer.
Les luttes de 2010-2014
Imposant une austérité féroce, la Troïka a renfloué la Grèce afin de sauver le système financier mondial. Mais les efforts de la bourgeoisie pour maintenir la stabilité économique ont bouleversé l’équilibre politique.
La classe ouvrière grecque n’a pas subi toutes ces attaques sans réagir. Elle s’est engagée dans des luttes héroïques et a démontré, dans la pratique, son immense puissance.
Les années 2010-2014 furent marquées par des manifestations massives, près de 40 grèves générales de 24 ou 48 heures, des émeutes, des luttes de quartier, la création d’organisations de base, etc., qui ont parfois pris un tour insurrectionnel.
Au cours de l’été 2011, des centaines de milliers de personnes ont occupé la place Syntagma, à Athènes, et d’autres places dans tout le pays. Elles s’inspiraient directement des événements révolutionnaires qui, en Egypte, ont fait tomber le dictateur Hosni Moubarak, soutenu par les Etats-Unis. De nouveau, à l’hiver 2012, un demi-million de manifestants firent le siège du Parlement.
Les masses ont respiré des tonnes de gaz lacrymogène et ont fait pleuvoir un grand nombre de cocktails Molotov sur la police lors de véritables batailles rangées. Les combats de rue furent ponctués d’épisodes dramatiques, comme celui du suicide public d’un retraité, Dimitris Christoulas, en signe de protestation politique contre le régime et la misère. Dans une lettre pleine de force, il écrivit :
« Je ne vois pas d’autre solution digne que de mettre fin à ma vie, pour ne pas me retrouver à pêcher dans les poubelles pour ma survie. Je crois que les jeunes privés d’avenir prendront un jour les armes et pendront les traîtres du pays sur la place Syntagma, exactement comme les Italiens l’ont fait pour Mussolini en 1945. »
Pendant ce temps, un processus de sélection avait lieu au sein de la police anti-émeute, à l’issue duquel ne restaient dans ses rangs que ceux qui n’aspiraient qu’à matraquer les jeunes et les travailleurs. L’organisation fasciste Aube Dorée commença à recruter dans la police. « Au cours des trois dernières années, de nombreux incidents ont impliqué des collègues officiers protégeant des membres violents d’Aube Dorée », admettait alors un porte-parole de la police.
Les nervis d’Aube Dorée multipliaient les agressions de militants de gauche et d’immigrés. Leurs activités ont provoqué une riposte énergique, surtout après le meurtre du rappeur de gauche Pavlos Fyssas, en septembre 2013. Des dizaines de milliers d’antifascistes sont alors descendus dans la rue pour protester contre Aube Dorée dans un climat de colère et de défiance. La classe dirigeante a été contrainte de réprimer les brutes fascistes, de peur qu’elles ne provoquent une explosion sociale incontrôlable.
Sous l’impact de la crise, les travailleurs tentèrent de prendre en main les destinées du pays. Ce faisant, ils tirèrent des conclusions radicales tant sur leur propre puissance que sur la nature de la crise. Cependant, les masses se heurtèrent à un obstacle majeur : l’absence de direction révolutionnaire.
La plupart des dirigeants syndicaux jouèrent un rôle lamentable. La grève générale, qui peut être une arme formidable entre les mains des travailleurs, a été transformée par la bureaucratie syndicale en une mascarade routinière visant à relâcher la pression qui s’accumulait dans la classe ouvrière.
Les mouvements spontanés, comme l’occupation des places publiques au printemps 2011, s’épuisèrent rapidement, faute d’un programme et d’un plan d’action. Après une phase de mobilisations de rue frénétiques entre 2010 et 2014, les masses ont commencé à chercher une solution sur le terrain électoral.
L’ascension de Syriza
Depuis la fin des années 1970, la plupart des travailleurs grecs votaient pour le PASOK. Ce parti social-démocrate a émergé à l’époque de la lutte révolutionnaire des travailleurs grecs, au lendemain de la chute de la junte militaire (1974). A cette époque, ses dirigeants – dont Andreas Papandreou – tenaient un langage aux accents révolutionnaires, qui reflétait la profondeur de la radicalisation.
En réalité, la politique du PASOK n’était pas du tout révolutionnaire. Cependant, son lien avec les travailleurs s’est renforcé grâce aux réformes qu’il a introduites durant la période de « prospérité » des années 1980.
La crise de 2010 a brisé ce lien. Loin de réaliser de nouvelles réformes, le PASOK a mené des contre-réformes brutales. En 2014, le parti a chuté dans les sondages ; il était au bord du gouffre. Son adversaire traditionnel, la Nouvelle Démocratie (centre-droit) ne s’en tirait guère mieux.
Les conditions semblaient réunies pour que le Parti Communiste Grec (KKE) en profite nettement. Cette organisation de masse disposait de traditions héroïques remontant à la lutte contre le fascisme dans les années 1940. Mais son développement fut entravé par son sectarisme et sa passivité.
Au cours des grandes luttes des années 2010 à 2014, la politique erronée du KKE eut pour résultat de couper bon nombre de ses meilleurs militants ouvriers du mouvement général de radicalisation des masses.
Par exemple, lors des nombreuses grèves générales, le syndicat communiste PAME organisait des rassemblements considérables, mais à l’écart de ceux – souvent encore plus importants – de la Confédération GSEE, sous prétexte que les dirigeants de cette confédération ont été longtemps associés au PASOK.
De même, les dirigeants du KKE critiquaient les énormes manifestations qui se tenaient place Syntagma, sous prétexte qu’on y agitait le drapeau national – et non le drapeau rouge. Ils étaient incapables de comprendre l’état d’esprit des masses, dans un contexte où la nation grecque était écrasée par l’impérialisme allemand. Ils ont même condamné les occupations massives des places publiques à l’été 2011, qu’ils ont qualifié de « mobilisations entourées de l’affection des forces politiques bourgeoises et opportunistes ».
Après la chute de Papandreou en 2011, il y a eu une série de gouvernements fragiles. A la recherche d’une issue, les masses se sont tournées vers un outsider politique : la Coalition de la Gauche Radicale – Syriza.
L’origine de ce parti remonte à une scission du Parti Communiste dans les années 1960. Cette petite formation avait obtenu 4,6 % des voix aux élections de 2009. Néanmoins, les masses s’en sont saisies, précisément parce qu’il s’agissait d’un outsider politique qui n’avait pas été mis à l’épreuve et qui, de surcroît, tenait un langage très radical. Il parlait de « crise structurelle du capitalisme », promettait d’en finir avec l’austérité, de revenir sur les privatisations, d’annuler les « mémorandums » et de nationaliser les banques. Il promettait une rupture nette avec le passé.
En mai 2012, sous la direction d’Alexis Tsipras, Syriza grimpa à 17 % dans les sondages. Lors des élections législatives de juin 2012, il dépassa les 26 % et devint la principale opposition au gouvernement détesté d’Antonis Samaras (Nouvelle Démocratie).
Syriza faisait campagne pour un gouvernement de gauche comprenant les communistes et d’autres partis de gauche plus petits. Cette proposition rencontra un puissant écho chez les millions de Grecs qui voulaient en finir avec les partis de l’establishment.
Tout cela préparait le terrain à l’arrivée au pouvoir de Syriza. Ce fut chose faite en janvier 2015 : le parti recueillit 36,3 % des voix. Il ne lui manquait que deux sièges pour disposer d’une majorité absolue au Parlement.
Syriza promit de soumettre la dette à un audit et de revenir sur les mesures d’austérité et les privatisations. Son programme officiel – le « Programme de Thessalonique » – répondait favorablement à de nombreuses revendications en matière de salaires, d’avantages sociaux, de subventions, de pensions et d’investissements publics. Toutefois, les dirigeants de Syriza pensaient qu’il était possible d’atteindre ces objectifs dans le cadre du capitalisme et de l’UE.
Leur recette pour en finir avec l’austérité était de taxer les oligarques grecs qui plaçaient leurs avoirs dans des paradis fiscaux, et de financer l’investissement public grâce à la nationalisation des banques (qui étaient en faillite). Enfin, l’idée était d’exiger un accord plus favorable de la Troïka, ce qui revenait à demander à un tigre de devenir végétarien. En réalité, Tsipras ne croyait pas réellement en son propre programme qui, d’après l’un de ses principaux alliés, n’était qu’« un cri de ralliement pour nos troupes ».
Le problème, c’est que l’austérité n’était due ni aux « dogmes néolibéraux », ni à la « malveillance allemande », comme le répétait la direction de Syriza, mais à la crise du capitalisme. La seule façon de rompre avec l’austérité était de rompre avec le capitalisme. Cela impliquait le refus de rembourser la dette et la nationalisation des grands leviers de l’économie grecque, dans le but de planifier démocratiquement la production et satisfaire les besoins sociaux.
L’Etat grec – réactionnaire et corrompu – ne pouvait pas mener à bien une telle rupture, qui nécessitait de mobiliser l’énergie et la créativité de la classe ouvrière. Il fallait de nouvelles institutions reposant sur le contrôle ouvrier et la prise du pouvoir par les travailleurs.
Une telle transformation ne pouvait se maintenir dans les limites d’un petit pays pauvre comme la Grèce. Elle supposait l’extension du processus révolutionnaire au reste de l’Europe – et au-delà. Pour survivre, une révolution socialiste grecque aurait besoin d’une politique internationaliste.
Les dirigeants cyniques de Syriza considéraient un tel programme comme irréaliste. Au mieux, ils renvoyaient la révolution et le socialisme à un avenir lointain. Ce n’était pas une perspective concrète.
Néanmoins, les événements ont rapidement prouvé que les véritables utopistes étaient les réformistes. A mesure que Syriza se rapprochait du pouvoir, entre 2012 et 2015, le parti a édulcoré son programme. Ce n’était pas un hasard. Le parti commençait à subir la pression de la classe dominante, qui voulait « corriger » les promesses « irresponsables » de Syriza.
Ceci dit, les communistes doivent toujours distinguer les dirigeants traîtres des partis réformistes de leurs honnêtes partisans.
Dans leur recherche d’une issue à la crise, les masses se tournent d’abord vers le réformisme, en règle générale, car ce dernier promet une solution facile et indolore à leurs problèmes. L’éducation politique des masses ne se fait pas dans les livres, mais dans la vie. C’est seulement par l’expérience, en mettant les réformistes à l’épreuve, que les masses peuvent parvenir à la conclusion que leurs revendications les plus fondamentales sont incompatibles avec le système capitaliste dans son ensemble, qui doit donc être renversé.
L’ascension de Syriza a été lourde de conséquences. Elle a ouvert une nouvelle phase de la lutte des classes. Toutefois, comme nous allons le voir, on ne peut pas attendre que les masses tirent automatiquement des conclusions correctes de leur expérience. Pour que ce soit le cas, il faut un parti communiste d’une taille conséquente et proposant une politique adéquate, capable de gagner les masses, de les aider à surmonter leurs illusions réformistes et d’élever la lutte à un niveau supérieur, en vue d’une révolution victorieuse.
Ceci dit, ce qui est frappant, en Grèce, c’est le niveau élevé de compréhension des masses. C’est la vie qui enseigne, et les années 2010 à 2014 ont été de grandes années de formation. Les électeurs confièrent à Syriza un mandat, mais pas un chèque en blanc. Ils ont gardé un regard critique. Par exemple, en dépit de sa croissance électorale spectaculaire, Syriza a toujours eu un nombre d’adhérents relativement faible, et particulièrement chez les jeunes.
« Le jour du vote », se souvient un candidat en vue de Syriza, « les gens venaient me voir, me tapaient dans le dos et me faisaient promettre que je tiendrai parole. “Nous vous soutenons, mais ne vous risquez pas à faire demi-tour, parce que, si vous le faites, nous nous retournerons contre vous” : tel était le message unanime. »
Chantage
Dès son arrivée au pouvoir, le 26 janvier 2015, Syriza fut soumis à la pression implacable du grand capital.
Sentant sur sa nuque le souffle de la classe dirigeante, Tsipras confia les ministères clés à des réformistes déclarés : Giorgos Stathakis au ministère de l’Economie, Yanis Dragasakis au poste de vice-premier ministre, etc. A l’inverse, il nomma des membres de l’aile gauche du parti à des ministères secondaires, pour partager les responsabilités et couvrir son flanc gauche.
Syriza ayant échoué à obtenir la majorité absolue au Parlement, Tsipras fut contraint de former une coalition. Il conclut une alliance avec le politicien nationaliste de droite Panos Kammenos, des Grecs Indépendants.
Tsipras aurait pu solliciter l’appui du KKE à travers une campagne de masse, mais il ne fit rien de tel. En fait, sa coalition avec Kammenos lui convenait, car c’était une bonne excuse pour ses futures trahisons. Dans cette opération, il fut aidé par le sectarisme de la direction du KKE : en refusant toute relation avec Syriza, elle ouvrait la voie à un accord entre Tsipras et Kammenos.
Aussitôt en fonction, Tsipras et ses ministres multiplièrent les déplacements à Bruxelles et Francfort pour négocier avec les bailleurs de fonds du pays. Après deux plans de sauvetage, l’Etat grec était toujours au bord de la faillite. Son système bancaire était soumis à d’énormes pressions et avait besoin d’un apport de liquidités pour soutenir ses opérations courantes. La Troïka profita de cette vulnérabilité pour faire chanter Syriza.
Les mots écœurants prononcés devant les émissaires de Syriza par le responsable du Mécanisme européen de stabilité, l’Allemand Klaus Regling, donnent une idée du ton des « négociations » : « vous ne devez jamais, au grand jamais, faire défaut au FMI. Suspendez plutôt le paiement des retraites. Voilà ce que vous devez faire. »
Le traitement infligé au gouvernement grec – démocratiquement élu – par l’UE, la BCE et le FMI restera dans les annales des relations internationales pour son cynisme et sa cruauté. En temps normal, sous le capitalisme, la diplomatie s’enveloppe de formalités et d’un langage ésotérique qui dissimulent la domination des tyrans impérialistes. Mais l’intensité de la crise de la zone euro exposa la vérité au grand jour : les petites nations, comme la Grèce, doivent obéir aux grandes puissances.
Les événements de 2015 ont mis à nu les vrais ressorts de la « démocratie » capitaliste : les Parlements et les élections font l’affaire tant que les intérêts fondamentaux des banquiers et des capitalistes ne sont pas remis en cause. Mais si les travailleurs osent élire un gouvernement qui s’oppose à leurs intérêts, il sera pressuré jusqu’à ce qu’il se soumette – ou disparaisse.
Quand la bourgeoisie des pays occidentaux parle de « démocratie » et de « souveraineté », comme elle le fait aujourd’hui à propos de l’Ukraine, il faut se souvenir de l’écrasement de la Grèce. Les grands mots servent à dissimuler les intérêts rapaces. En même temps, les concessions constantes de Syriza n’ont fait qu’aiguiser l’appétit des capitalistes.
La pression des capitalistes fut avant tout économique. La bourgeoisie utilise toujours son contrôle de l’économie pour imposer sa volonté aux gouvernements rétifs. La BCE, en particulier, a menacé d’interrompre la recapitalisation des banques grecques. Au nom de la stabilité du système bancaire, elle a placé une épée de Damoclès au-dessus du gouvernement d’Athènes.
Toutes les respectables « institutions internationales » – UE, BCE, FMI – se sont mobilisées pour étrangler Syriza. Les classes dirigeantes ont mené une campagne politique systématique contre le nouveau gouvernement, qui fut soumis à un barrage de propagande soigneusement orchestré par les médias capitalistes européens et grecs, lesquels travaillaient main dans la main avec les fonctionnaires de la Commission Européenne.
Les attaques ne venaient pas seulement de l’étranger, mais aussi de l’Etat grec lui-même, comme le rapporta un ministre de Syriza.
La Banque centrale grecque collaborait ouvertement avec la Troïka dans ses efforts pour manipuler Tsipras. Les services secrets grecs écoutaient les téléphones des ministres et faisaient fuiter les informations collectées pour déstabiliser le gouvernement. Le Président, Pavlopoulos, un politicien de droite de la Nouvelle Démocratie que Tsipras avait nommé pour apaiser la bourgeoisie, ajouta encore à la pression pendant l’été en menaçant de faire tomber le gouvernement.
Ce ne sont pas seulement les idées économiques des réformistes sur la possibilité d’« apprivoiser » le système capitaliste qui sont utopiques, mais aussi leurs conceptions politiques, selon lesquelles l’Etat bourgeois pourrait être utilisé pour changer la société.
L’Etat n’est pas un instrument passif entre les mains du vainqueur des élections. Il a un caractère de classe : il protège les intérêts des riches et des puissants.
C’est ce qui apparaît clairement lors des périodes d’intense lutte des classes, quand l’Etat montre sa véritable nature. Ou plutôt, l’Etat tend à se diviser : ses échelons supérieurs prennent ouvertement le parti de la bourgeoisie, tandis que ses rangs inférieurs tendent vers les travailleurs. En définitive, la classe ouvrière doit créer de nouveaux organes de pouvoir pour transformer la société.
Dès février 2015, la Troïka exigea de nouvelles négociations pour débloquer un paiement en instance. Elle formula des demandes draconiennes à Tsipras. Arrivé au pouvoir sur la base d’un engagement à mettre fin à l’austérité, le chef de Syriza se trouvait confronté à un nouveau mémorandum encore plus brutal que les précédents.
Tsipras fut menacé d’une expulsion de la Grèce hors de la zone euro. Sous le capitalisme, cela aurait signifié un retour à la drachme, une dévaluation drastique de la monnaie grecque et un appauvrissement sévère du pays.
Un accord temporaire fut conclu, fin février, pour débloquer une tranche du plan de sauvetage. Cet accord fit glisser le gouvernement grec sur la pente des concessions : il contraignait Syriza à poursuivre les « réformes » précédentes et à renoncer à des mesures « unilatérales ». Par la suite, la Troïka est revenue sur ses promesses en retenant les fonds promis à la Grèce.
Cette reddition fut saluée comme une victoire par le gouvernement, qui proclama avoir « gagné la bataille ». En insistant sur le fait qu’il est possible d’arriver à un « compromis honorable » grâce à la négociation, les dirigeants de Syriza semaient la confusion dans les rangs de la classe ouvrière.
Yanis Varoufakis
Yanis Varoufakis, le ministre des Finances, était l’homme clé dans les négociations avec la Troïka. Tsipras attendait de lui qu’il décroche à Bruxelles un accord favorable.
Pendant des années, Varoufakis s’était situé à droite de la direction de Syriza, comme il le rappelle lui-même dans son livre, Conversations entre adultes :
« Je souhaitais que Syriza présente aux électeurs un programme de base progressiste, européiste, cohérent et non populiste, programme sur lequel pourrait se bâtir l’image d’un futur gouvernement crédible, capable de négocier le plan de sauvetage avec l’UE et le FMI. […] Lorsque je lus la section économique du manifeste électoral Syriza de 2012, j’étais si en colère que je me suis arrêté au bout de quelques pages. »
Alors qu’il se définissait comme un « marxiste erratique », il admettait avoir dû enterrer ses conceptions de gauche pour sauver le système. « La tâche historique de la Gauche, dans cette situation précise, est de stabiliser le capitalisme et de sauver le capitalisme européen de lui-même », expliquait-il en 2015.
Son plan semblait très modéré : restructurer la dette publique grecque, reporter les remboursements jusqu’à ce que certains objectifs de croissance soient atteints, fixer des normes d’excédent budgétaire plus modestes, et dissocier la dette des banques grecques de l’Etat, l’UE reprenant les banques en défaut de paiement. Il s’attendait enfin à ce que la BCE finance l’Etat grec en imprimant de la monnaie.
Pour arriver à ses fins, il comptait sur les tensions qui existaient entre le programme expansionniste d’achat d’obligations du Président de la BCE, Mario Draghi, et le programme conservateur de la Bundesbank allemande. Il entendait aussi opposer les Américains – moins exposés à la dette grecque – aux Allemands, en agrémentant le tout d’habiles coups médiatiques.
Varoufakis arrivait aux négociations la tête pleine des modèles abstraits de la « théorie des jeux ». Son projet semblait très intelligent, mais négligeait le monde réel, hors de la salle de négociations, et surtout l’équilibre du rapport de forces entre les classes en Europe.
Syriza n’a pas cherché à profiter de l’énorme soutien dont il bénéficiait auprès des masses, en Grèce comme à l’étranger. Durant ces mois, de nombreuses manifestations contre la Troïka eurent lieu en Grèce et en Europe, dont celle qui assiégea les bureaux de la BCE à Francfort. Mais ces mobilisations dépendaient d’initiatives locales et ne partaient pas d’un plan concerté de la direction de Syriza, qui n’a jamais envisagé la possibilité d’appeler à des manifestations de masse. Au lieu de cela, elle misait tout sur les « talents de négociateur » de Varoufakis.
Ce dernier soulignait que l’austérité ne faisait qu’aggraver la dépression de l’économie grecque et contribuait à saper sa capacité à se financer elle-même, produisant ainsi un cercle vicieux qui mettait en péril la stabilité générale du capitalisme. La politique de la Troïka, affirmait-il, était de la « folie organisée ».
Le problème avec Varoufakis, comme avec les autres économistes petits-bourgeois de son genre, c’est qu’il croit que le capitalisme peut être remis d’aplomb par des réformes. Mais le capitalisme n’entend pas raison.
La bourgeoisie n’est pas influencée par les appels à la rationalité, à la démocratie ou à la morale. Chaque capitaliste – et chaque clique nationale de capitalistes – est à la poursuite du profit, et non de la stabilité générale du système. Chacun agit de façon parfaitement rationnelle du point de vue de ses intérêts.
Varoufakis a isolé l’un des aspects de la crise, a négligé le tableau général, et n’a tiré que des conclusions erronées. L’austérité a effectivement enfoncé la Grèce dans la dépression, ce qui a compliqué le remboursement de sa dette ; mais la bourgeoisie estimait plus important de protéger les intérêts et l’autorité du système financier mondial, quitte à faire de la Grèce un bouc émissaire.
Les potentielles divisions entre Washington et Berlin, espérées par Varoufakis, ne se sont pas concrétisées. Syriza dut affronter un front uni des capitalistes. Lorsque leurs intérêts fondamentaux sont en jeu, les différentes cliques nationales de capitalistes mettent de côté ce qui les sépare.
L’ascension de Syriza représentait une menace politique pour la bourgeoisie. Céder aux demandes du premier gouvernement de gauche radicale qu’on ait vu en Europe depuis des décennies aurait encouragé de semblables demandes ailleurs, en particulier de la part de Podemos en Espagne. Les considérations politiques et économiques se sont entremêlées. Syriza et le peuple grec devaient recevoir une leçon.
Les propositions « astucieuses » de Varoufakis convenaient très bien aux séminaires universitaires et à d’autres publics impressionnables, mais elles étaient totalement inadéquates à partir du moment où il s’agissait d’une lutte réelle contre un ennemi de classe. Comme Varoufakis l’a naïvement reconnu par la suite :
« Mon équipe et moi avions travaillé avec acharnement pour mettre en avant des propositions fondées sur une étude économétrique sérieuse et une analyse économique solide. Une fois ces propositions testées auprès de certaines des plus hautes autorités de Wall Street, de la City, et d’universitaires de premier plan, je les ai rapportées aux créanciers de la Grèce. Calé dans mon fauteuil, j’ai pu alors assister au spectacle des regards vides. C’était comme si je n’avais rien dit, comme s’ils n’avaient pas eu le document devant eux. […] J’avais la nostalgie de mes années universitaires, lorsque les désaccords se résolvaient par la puissance de l’argumentation plutôt que par la force brute. »
Le référendum
Au début de l’été, Tsipras et Varoufakis se retrouvèrent dans une situation très délicate. L’argent promis en février n’était pas versé, alors que la Grèce continuait de payer sa dette.
Varoufakis offrait de plus en plus de concessions et franchissait toutes ses propres « lignes rouges », mais la Troïka ne cédait pas. Le 25 juin, elle proposa un nouveau mémorandum, qui était une version aggravée du dernier lot de concessions de Varoufakis. Elle exigeait une austérité encore plus brutale et, par-dessus le marché, de nouvelles contre-réformes. La signature de Syriza aurait signifié le reniement de toutes ses promesses.
Le temps et l’argent étaient épuisés. Acculé, Tsipras annonça un référendum sur l’accord avec la Troïka pour le 5 juillet.
Varoufakis l’explique dans ses mémoires : ce référendum était un coup de bluff désespéré. Tsipras espérait obtenir assez de concessions, de la part de la Troïka, pour permettre à Syriza de faire accepter l’accord. Mais loin de calmer la Troïka, le référendum déclencha la fureur des capitalistes internationaux, qui redoublèrent leurs pressions financières, politiques et médiatiques.
Les Grecs furent menacés : s’ils rejetaient le mémorandum, ils seraient expulsés de la zone euro et seraient condamnés à vivre dans une république bananière ruinée.
Pour sa part, la BCE serra la vis aux banques grecques en limitant leurs liquidités. En réponse, le gouvernement fut contraint d’instaurer un contrôle des capitaux, y compris les retraits d’espèces aux distributeurs automatiques, pour éviter une avalanche de retraits bancaires.
Les partis d’opposition de droite tentèrent un coup parlementaire avec la complicité du Président (nommé par Syriza), qui appela à la formation d’un « large front des forces démocratiques ». La totalité de l’establishment grec, y compris la hiérarchie de l’Eglise orthodoxe et les propriétaires des grands clubs de football, pesait de tout son poids en faveur du OUI au mémorandum concocté par la Troïka.
Si l’on en croit Varoufakis (et il n’y a aucune raison de ne pas le croire), Tsipras espérait que le NON perde ou, à la limite, l’emporte de très peu, ce qui lui aurait facilité la signature d’un accord humiliant.
Si la peur et le désespoir régnaient au quartier général de Syriza, l’ambiance dans les rues était très différente. La classe ouvrière se souleva et releva le défi. Dans les premiers mois de 2015, les travailleurs étaient restés à l’écart, observant de près les négociations. Avec l’annonce du référendum, ils firent massivement irruption sur la scène politique.
Entre l’annonce du référendum, le 27 juin, et le jour du vote, le 5 juillet, un état d’esprit révolutionnaire se développa en Grèce. Les masses intervenaient directement dans les événements. Varoufakis décrit ainsi la situation à la veille du vote :
« Des étudiants contraints d’émigrer à cause de la crise et revenus voter me suppliaient de ne pas céder. Un retraité m’assurait que lui et sa femme malade étaient prêts à perdre leur pension pourvu qu’ils recouvrent leur dignité. Tous, sans exception, me criaient : “pas de reddition, quoiqu’il en coûte !” »
Des assemblées de quartier, des comités locaux, une campagne de propagande sur le terrain et des rassemblements innombrables donnèrent un puissant élan au NON. L’ensemble fut couronné, dans la capitale, par quelques-unes des plus grandes manifestations de l’histoire grecque, dont un rassemblement de près d’un demi-million de personnes, le 3 juillet. Ce mouvement était largement spontané.
Face à cette vague de fond, Tsipras tenta activement de freiner la campagne du NON. Il annula des meetings et s’efforça de doucher l’enthousiasme des masses. Cependant, la campagne pour le OUI ne parvenait pas à s’imposer dans la rue.
En dépit de la pression de toute la machine de propagande capitaliste, de la terreur économique et des hésitations du gouvernement, le peuple grec vota massivement NON.
Ce vote fut avant tout celui de la classe ouvrière, et c’est dans les faubourgs prolétariens d’Athènes, de Thessalonique et d’autres centres urbains qu’il fut le plus élevé. Le OUI l’emporta dans les zones les plus aisées.
La campagne en faveur du NON entraîna une partie considérable de la petite bourgeoisie, des étudiants, des professions libérales, des agriculteurs et des intellectuels. Au total, 61,3 % des électeurs rejetèrent l’accord avec la Troïka – et, ce faisant, donnèrent à Tsipras un solide mandat pour une rupture radicale. Au fond, c’était un vote en faveur d’une révolution, et il était soutenu par une mobilisation de masse.
Selon les termes d’un commentateur bourgeois grec :
« Le résultat du référendum a révélé un comportement extrêmement dangereux de la part de l’électorat, qui s’est exprimé en termes de classe […], portant dans la rue un conflit qui aurait dû rester confiné au Parlement, et, éventuellement, à des émissions télévisées. »
La nuit du 5 juillet, lorsque tombèrent les résultats, des milliers de personnes se rassemblèrent place Syntagma, à Athènes, pour célébrer la victoire. Mais il ne s’agissait pas d’une simple célébration. La classe ouvrière était en train de rassembler ses forces pour une bataille qui, à ses yeux, ne faisait que commencer. Elle avait déployé ses propres forces et en avait pris conscience. « Pas un pas en arrière » (« oute vima piso ! ») : tel était le slogan de la foule.
Dans une interview télévisée, juste après le vote, le ministre Lafazanis raconta comment une femme l’avait arrêté dans la rue pour lui dire : « je me moque de savoir si je vais devoir me nourrir dans les poubelles, mais vous, vous ne devez pas reculer ! ». Cela résumait parfaitement l’état d’esprit de millions de travailleurs grecs.
Les masses avaient aussi compris le caractère internationaliste de leur combat. En particulier, elles faisaient appel aux travailleurs espagnols, qui plaçaient de plus en plus d’espoir dans le parti de gauche Podemos. Comme Syriza, cette organisation était partie de rien et avait émergé dans la foulée des énormes protestations des indignados (« indignés ») en 2011. Les travailleurs grecs espéraient que les Espagnols les suivraient dans leur révolte contre les banquiers, les capitalistes et la Troïka. « Syriza, Podemos, venceremos [nous vaincrons] » : voilà ce qui était crié dans les rassemblements.
Si Syriza avait été un parti révolutionnaire, il aurait pu balayer le capitalisme en Grèce, avec les répercussions qu’on imagine dans toute l’Europe et au-delà.
Les marxistes ont une confiance inébranlable dans la classe ouvrière, mais il ne s’agit pas d’une foi aveugle. Cette confiance est fondée sur la compréhension du rôle de la classe ouvrière dans la société capitaliste. C’est elle qui actionne, chaque jour, tous les leviers de l’économie. En raison de sa concentration, de sa cohésion, de son poids économique, du caractère coopératif de son travail et de son antagonisme de classe avec la bourgeoisie, la classe ouvrière peut développer une conscience socialiste cohérente en vue de renverser le capitalisme et de réorganiser la société sur des bases socialistes.
Pourvu qu’ils soient guidés par un objectif clair, les travailleurs peuvent prendre la mesure de leur énorme puissance et faire preuve du plus grand dévouement. Les événements de juillet 2015 l’ont rappelé.
Les lamentations rétrospectives des réformistes, qui s’exemptent de toute responsabilité et blâment les travailleurs, ne peuvent dissimuler le fait que la classe ouvrière grecque s’est levée comme un seul homme pour défier les institutions impérialistes du capitalisme mondial.
La trahison
Pendant que les masses se préparaient à la lutte avec enthousiasme, Tsipras sombrait dans le désespoir. La nuit du référendum, sa résidence « était aussi froide que la morgue et aussi joyeuse qu’un cimetière », rapporte Varoufakis. Tsipras était pris entre le marteau de la Troïka, qui exigeait que la Grèce soit saignée à blanc, et l’enclume des masses, qui s’étaient exprimées sans ambigüité lors du référendum – et descendaient dans les rues.
Tsipras se précipita à Bruxelles pour obtenir un nouvel accord. Suite au référendum, la classe capitaliste était divisée. Dans le camp du ministre allemand des Finances, Wolfgang Schauble, et de ses vassaux d’Europe de l’Est, on voulait expulser la Grèce de la zone euro. Cependant, la Chancelière allemande, Angela Merkel, redoutait les répercussions économiques et politiques d’une telle décision. Les capitalistes américains et français étaient aussi opposés au « Grexit ». C’est en partie à cause de ces divisions que Tsipras se vit « proposer » un mémorandum encore plus sévère que celui du mois de juin – qui venait pourtant d’être rejeté par plus de 61 % des Grecs.
Le 12 juillet, Tsipras signa le document, foulant aux pieds toutes ses promesses, son mandat électoral et le résultat du référendum. Face à la rébellion d’un certain nombre de députés de Syriza au Parlement (32 votèrent contre et 11 s’abstinrent), Tsipras fut contraint de s’appuyer sur les partis d’opposition de droite pour faire passer le mémorandum.
La trahison est inhérente au réformisme, et en particulier au réformisme de gauche. Ces derniers promettent beaucoup plus qu’ils ne peuvent donner dans le cadre étroit du capitalisme, auquel ils n’imaginent pas d’alternative.
Dans leurs efforts pour se concilier les capitalistes, les réformistes finissent toujours par enterrer leur programme. L’écart entre les paroles et les actes fait de la déloyauté une partie intégrante du réformisme, qui est contraint de travestir et masquer ses capitulations.
Pour des commentateurs critiques comme Varoufakis, Tsipras a trahi parce qu’il était malhonnête et manquait de confiance en lui. Mais sa faillite morale n’était que la conséquence de sa faillite politique.
Pour préparer sa trahison, Tsipras dut remanier son cabinet et presser Varoufakis de démissionner. Ce dernier, à son crédit, dénonça le troisième mémorandum ; il affirma que mieux valait quitter la zone euro que de signer un tel accord.
Néanmoins, Varoufakis n’était qu’un économiste « erratique ». Il n’avait ni les moyens ni la volonté d’organiser l’opposition contre Tsipras. D’autres étaient mieux placés que lui pour cette tâche, mais ils ont lamentablement échoué.
La Plateforme de gauche
Syriza se composait de différents courants et tendances. La Plateforme de gauche, un rassemblement informel de différents groupes et personnalités, était le plus important de ces courants.
Contrôlant plus d’un tiers du Comité Central du parti, la Plateforme de gauche était une force avec laquelle il fallait compter. Elle comptait une trentaine de députés et un ministre, Panagiotis Lafazanis, la principale figure du courant. Nombre de ses cadres s’étaient laissés aspirer par l’appareil d’Etat, ce qui avait renforcé leurs illusions réformistes et sapé leur volonté de s’opposer à Tsipras.
Durant les cinq premiers mois du gouvernement Tsipras, Lazafanis et la Plateforme de gauche n’ont pas réussi à proposer une analyse cohérente des événements. De manière ouverte ou tacite, ils ont accepté les différentes concessions du gouvernement, y compris l’accord de février avec la Troïka et la nomination du politicien de droite Pavlopoulos au poste de Président. De manière générale, ils ont refusé d’organiser la gauche de Syriza.
Même si quelques représentants de la Plateforme ont émis des critiques, ils n’ont jamais mené leur opposition jusqu’à sa conclusion logique : une campagne ouverte d’agitation – au sein du parti et dans les masses – pour la répudiation de la dette.
Après le référendum, lorsque Tsipras a capitulé, les députés de la Plateforme de gauche et leurs alliés ont refusé de voter en faveur du mémorandum. Ayant perdu sa majorité parlementaire, Tsipras convoqua de nouvelles élections.
C’est le moment que choisirent les dirigeants de la Plateforme pour annoncer qu’ils quittaient Syriza. En refusant d’engager une bataille sérieuse, à l’intérieur de Syriza, pour arracher le pouvoir des mains de Tsipras et de ses partisans, la Plateforme facilitait leur travail.
Renverser Tsipras, en juillet, était tout à fait possible. Le chef du gouvernement était complètement isolé dans son parti. Il avait perdu le contrôle du Comité Central (dont 109 membres, sur 201, votèrent contre l’accord), mais aussi des sections du parti et de son organisation de jeunesse. Même le Secrétariat du parti, son instance la plus élevée, avait protesté.
La Plateforme de gauche et ses alliés auraient dû en appeler à un congrès extraordinaire, qu’ils auraient sans doute gagné. En juillet, la Plateforme a suggéré de réunir un congrès du Parti – mais timidement et sans mobiliser la base. Pire : la Plateforme proposait un congrès « permanent » du Parti, c’est-à-dire la réunion des délégués du précédent congrès qui, en outre, n’auraient pas eu le pouvoir d’élire une nouvelle direction. Seule la Tendance Communiste
de Syriza (aujourd’hui l’Organisation Communiste Révolutionnaire, section grecque de l’Internationale Communiste Révolutionnaire) a appelé à une lutte sérieuse pour faire tomber la direction par un Congrès extraordinaire.
La Plateforme de gauche lança un nouveau parti lorsque Tsipras convoqua les élections de septembre. C’était l’équivalent d’un divorce à l’amiable. Pourquoi la Plateforme a-t-elle procédé ainsi ? La réponse à cette question tient aux énormes faiblesses politiques de ce regroupement.
La Plateforme comprenait différentes nuances internes, mais l’idée essentielle de son programme se réduisait à une sortie de l’euro (et de l’UE) sans rompre avec le capitalisme. Lafazanis et les siens soutenaient que la Grèce devait se déclarer en défaut de paiement sur sa dette, passer à une nouvelle monnaie pour recapitaliser ses banques et les nationaliser, utiliser sa souveraineté monétaire pour mettre en œuvre des mesures en faveur des travailleurs et, ce faisant, stimuler la croissance du capitalisme grec.
L’expropriation des capitalistes (hors secteur bancaire) ne faisait absolument pas partie du plan. Pour l’essentiel, il s’agissait d’une variante « de gauche » du réformisme, qui prônait un capitalisme grec « progressiste » en dehors de l’UE. C’était une dangereuse utopie.
La lâcheté de la Plateforme de gauche et sa réticence à sérieusement combattre Tsipras découlaient de son absence de programme révolutionnaire.
Il est clair que, si la Grèce avait maintenu ses positions au cours des négociations avec la Troïka, elle aurait été poussée hors de la zone euro. Mais le chaos économique qui s’en serait suivi aurait pu être jugulé par des mesures socialistes audacieuses : l’expropriation non seulement des banques, mais de tous les secteurs
stratégiques de l’économie, la planification démocratique de la production et l’instauration d’un monopole d’Etat du commerce extérieur.
Ces mesures auraient posé la question : quelle classe doit détenir le pouvoir en Grèce ? L’Etat bourgeois grec aurait été incapable de mettre en œuvre des mesures socialistes. Les plus hautes sphères de l’armée, de la police et de la fonction publique seraient devenues des foyers de sabotage et de conspiration putschiste. Autrement dit, un programme socialiste aurait nécessité un appel à la mobilisation des masses, à l’occupation des usines, au contrôle ouvrier et à la création de comités de travailleurs. Il aurait fallu s’appuyer sur l’énergie, la créativité et la vigilance de la classe ouvrière.
Ces mesures auraient ouvert la voie à la transformation socialiste de la société grecque – et auraient eu d’énormes répercussions dans toute l’Europe.
L’Union Européenne est une institution capitaliste réactionnaire. Elle doit être renversée et remplacée par une fédération socialiste d’Europe. Une rupture avec Bruxelles était donc nécessaire. Mais insister uniquement sur le « Grexit », comme le faisait la Plateforme, revenait à esquiver la vraie question : socialisme ou capitalisme ? Le programme réformiste et confus de Lafazanis était totalement insuffisant. Les dirigeants de la Plateforme ne croyaient ni au socialisme, ni au pouvoir de la classe ouvrière – ni en eux-mêmes.
S’ils ont quitté la scène sans réellement combattre, c’est qu’ils avaient peur de prendre la relève. Ils ont laissé la patate chaude à Tsipras et ont formé un petit parti réformiste de gauche leur permettant de poursuivre leur carrière parlementaire. Les masses l’ont bien compris et n’ont accordé aucun crédit à Lafazanis et ses partisans.
Le « rapport des forces »
Confronté à la question de l’absence de perspective socialiste de la Plateforme de gauche, Stathis Kouvelakis, son théoricien le plus en vue, expliquait que tous les discours à propos « d’un mythique pouvoir ouvrier (a) se méprennent complètement sur le rapport de forces au sein de la société grecque et sur la position de la gauche radicale proprement dite, et (b) confondent un but stratégique avec des objectifs et des revendications transitoires. »
Ainsi, le « but stratégique » de Kouvelakis renvoie le socialisme aux calendes grecques, car ce serait une perspective irréaliste dans l’immédiat.
De même, Tsipras et ses camarades expliquaient avoir été contraints d’accepter un nouveau mémorandum à cause du « rapport de forces défavorable en Europe ». Examinons donc ce « rapport des forces » qui faisait si peur aux réformistes.
La première chose qui ressort du fatalisme des réformistes, y compris les plus « à gauche », c’est qu’ils n’ont jamais considéré la direction de la classe ouvrière comme un élément important du « rapport des forces ».
Au contraire, ils semblent considérer cette direction comme un simple reflet de la situation « objective ». Suivant cette logique, les travailleurs ont toujours la direction qu’ils méritent. Trotsky critiqua ce fatalisme dans « Classe, parti et direction », un texte polémique à propos de la défaite de la révolution espagnole de 1931-39. Contre l’auteur d’une analyse publiée dans la revue française Que Faire ?, Trotsky écrit :
« Une politique fausse des masses ne peut s’expliquer selon lui que comme la “manifestation d’un certain état des forces sociales”, c’est-à-dire “la non-maturité de la classe ouvrière” et “la carence de la paysannerie”. Si l’on est friand de tautologies, il serait difficile d’en trouver de plus plates. Une “politique fausse des masses” s’explique par leur “non-maturité” ? Mais qu’est-ce que la “non-maturité” des masses ? De toute évidence, c’est leur prédisposition à suivre une politique fausse. En quoi consistait cette politique fausse ? Qui étaient les initiateurs ? Les masses ou les dirigeants ? Notre auteur ne souffle mot là-dessus. Et par cette tautologie, il transfère la responsabilité sur les masses. Ce truc classique, utilisé par tous les traîtres, les déserteurs et leurs avocats, est particulièrement révoltant quand il s’agit du prolétariat espagnol. »
Comme l’explique Trotsky dans ce même article, la direction de la classe est un facteur décisif ; elle contribue puissamment à déterminer le rapport de forces. En 2015, une direction révolutionnaire audacieuse aurait mené à une tout autre issue. Le fatalisme des dirigeants réformistes est un moyen d’échapper à toute responsabilité pour leur trahison – ou, plutôt, de faire porter cette responsabilité aux masses qu’ils viennent de trahir et dont ils dénoncent l’« immaturité ».
Les fatalistes de Syriza ne s’aperçoivent pas que leurs arguments contribuent à préparer la défaite. Le problème se réduit, disent-ils, à ce que le rapport de forces en Grèce et en Europe était défavorable à une rupture socialiste avec la Troïka. Et donc, mieux valait conserver le pouvoir, quitte à sacrifier le programme de réformes progressistes, en attendant que le « rapport de forces » s’améliore…
En réalité, leur position ne faisait qu’aggraver le rapport de forces en démoralisant ceux qui les soutenaient en Grèce et à l’étranger. De fait, le déclin de Podemos, à partir de 2015, est en partie lié aux événements grecs.
Les années 2010-2014 avaient été marquées par de puissantes mobilisations de masse. En 2015, Syriza jouissait de la sympathie d’environ 80 % de l’électorat. Plus de 61 % des votants, lors du référendum, se sont opposés à l’accord, tournant le dos aux menaces et à la propagande forcenée des bourgeoisies grecque et européenne. Les masses sont descendues en masse dans les rues – non seulement pour célébrer la victoire électorale, mais pour combattre.
A la publication des résultats du référendum, la classe capitaliste était divisée et désorientée. Or ces événements coïncidaient avec un développement de la radicalisation en Espagne. Le parti de gauche Podemos était en plein essor. Un développement révolutionnaire en Grèce aurait secoué toute l’Europe. Le niveau de conscience progressait à pas de géant.
Une modification aussi soudaine de la conscience est caractéristique d’une révolution, qui est précisément une période au cours de laquelle le « rapport de forces » évolue de semaine en semaine, de jour en jour, et même d’heure en heure. Refuser de reconnaître que, dans de telles conditions, une révolution était possible en Grèce, c’est récuser la possibilité d’une révolution en général.
Les réformistes de Syriza et de la Plateforme de gauche répondaient que la Grèce était un petit pays, qu’elle risquait d’être isolée, qu’elle connaîtrait de terribles difficultés si elle s’engageait dans la voie de la révolution. En cela, ils ressemblaient au chef crétois Kambanaros, dans le célèbre roman de Nikos Kazantzakis, La Liberté ou la Mort, qui exigeait des garanties absolues de victoire avant de se joindre à une révolte contre les Ottomans. Sa lâcheté était tournée en dérision par ses camarades, à juste titre.
Celui qui cherche des garanties absolues ne doit pas faire de politique. La victoire est le produit de la lutte entre des forces vivantes. S’ils avaient pris le pouvoir, il est vrai que les travailleurs grecs auraient connu l’isolement pendant un certain temps ; ils auraient affronté des difficultés. Mais c’est ainsi : le capitalisme tend à rompre à son maillon le plus faible.
Le maillon grec, toutefois, faisait partie d’une longue chaîne. La révolution se serait rapidement développée au-delà des frontières grecques – et d’abord en Espagne, surtout si elle avait adopté une politique internationaliste active. Dès les premiers mois, la solidarité des travailleurs européens aurait paralysé les tentatives d’étouffer la révolution grecque.
Le bavardage des réformistes sur le « rapport de forces défavorable » reflétait leur manque de confiance dans la classe ouvrière grecque, qui était pourtant le seul point d’appui solide dans le conflit avec la Troïka. Dès lors, Tsipras sentait le sol se dérober sous ses pieds ; d’où son profond sentiment d’insécurité. Ce mépris pour la classe ouvrière était partagé par les dirigeants de la Plateforme de gauche.
La vérité est qu’en juillet 2015, la classe ouvrière était mûre pour la révolution. C’est la direction de Syriza qui n’était pas prête – aussi bien sa gauche que sa droite et son centre. Les masses auraient pu écraser l’ennemi facilement, mais elles étaient comme des lions conduits par des ânes. Il leur manquait le facteur subjectif, c’est-à-dire une solide organisation révolutionnaire.
Comme le soulignait Trotsky :
« Le développement de la révolution consiste précisément dans le changement incessant et rapide du rapport de forces sous l’impact des changements dans la conscience du prolétariat, l’attraction exercée sur les couches arriérées par les couches avancées, la confiance grandissante de la classe en ses propres forces. L’élément principal, vital, de ce processus, c’est le parti ; exactement comme le ressort vital dans le mécanisme du parti, c’est sa direction. Le rôle et la responsabilité de la direction dans une époque révolutionnaire sont colossaux. »
Le KKE et la stérilité du sectarisme
Au milieu de ces grands événements, une force politique existait, en Grèce, qui prônait la révolution socialiste. Le Parti Communiste Grec (KKE) regroupait une fraction des travailleurs et des jeunes les plus combatifs du pays. Pendant les années de crise, il a défendu d’audacieuses revendications anticapitalistes. Toutefois, sa politique sectaire a érigé un mur entre lui et les masses.
Le KKE a perdu beaucoup de voix aux élections de 2012, au moment où la plupart des travailleurs s’orientaient vers Syriza et son appel à un gouvernement d’union de la gauche. Le KKE a critiqué Syriza depuis le début, et nombre de ses critiques étaient correctes. Mais au lieu d’être présentées patiemment et positivement, elles l’étaient de manière hystérique, ce qui empêchait le KKE de gagner des électeurs de Syriza.
Au lendemain des élections de janvier 2015, le KKE aurait dû dénoncer l’alliance avec Kammenos ; il aurait dû condamner le report sans fin de l’application du programme de Syriza au profit des négociations avec la Troïka ; il aurait dû offrir son soutien à toute mesure favorable aux travailleurs, ce qui aurait aidé à contrer les mémorandums et les diktats de la Troïka. Tout cela aurait contribué à démasquer Tsipras et, en outre, aurait rencontré un puissant écho chez de nombreux électeurs de Syriza.
C’est lors du référendum de juillet 2015 que le sectarisme stérile du KKE a atteint son paroxysme. Au lieu d’appeler à un vote critique en faveur du NON, le KKE a appelé à voter blanc ! Il mettait sur le même plan le gouvernement de Syriza et la Troïka :
« Le peuple, à travers son action et son choix lors du référendum, doit répondre à la supercherie de la fausse question posée par le gouvernement, et rejeter la proposition de l’UE-FMI-BCE ainsi que celle du gouvernement Syriza-ANEL. »
Le peuple, lui, voyait les choses autrement. Alors que la société grecque était divisée en deux camps opposés, l’un soutenant l’ultimatum de la Troïka et l’autre s’y opposant, le KKE se tenait à l’écart de la bataille, qu’il considérait comme une imposture. S’il est vrai que Tsipras considérait ce conflit comme un moyen de renforcer sa position dans les négociations, les masses, elles, y voyaient une occasion de porter un coup à la Troïka.
Si les communistes veulent gagner la masse des travailleurs, ils doivent être capables de comprendre leur état d’esprit et de les aider à tirer toutes les conclusions nécessaires. Telle est l’authentique politique léniniste.
Nous ne disons pas que le KKE aurait dû cesser de critiquer le gouvernement Tsipras. Ce qu’il aurait dû dire aux masses mobilisées contre l’ultimatum de la Troïka, c’est : « nous sommes avec vous, nous allons nous battre avec vous contre la Troïka, mais nous n’avons aucune confiance dans la direction de Syriza. Même si nous gagnons le référendum, le seul moyen d’en finir avec l’austérité, c’est de répudier la dette et de rompre avec le capitalisme. »
Le KKE est resté sur le bas-côté au moment d’une bataille de classe décisive. Il fut considéré avec méfiance par ceux qui avaient courageusement voté NON. En conséquence, le KKE ne put tirer aucun profit du discrédit qui frappa le gouvernement lorsqu’il signa le troisième mémorandum.
Au final, c’est toute la politique du KKE qui s’est révélée contreproductive. Elle a indirectement aidé Tsipras. Du fait de son attitude sectaire, le KKE a refusé d’assumer sa responsabilité dans la lutte des classes, se contentant d’adresser des critiques à distance du combat.
La décomposition de Syriza
En septembre 2015, après avoir signé le troisième mémorandum, Tsipras convoqua de nouvelles élections, qu’il remporta largement. Le KKE ne progressa pas, stagnant autour de 5 %, tandis qu’Unité Populaire, conduit par Lafazanis, ne parvenait même pas à entrer au Parlement. De leur côté, les partis bourgeois continuaient à perdre des voix.
Comment Tsipras a-t-il pu remporter ces élections alors qu’il venait de trahir toutes ses promesses et de piétiner le résultat du référendum ? Cela revient à se demander pourquoi Unité Populaire a échoué.
En 2015, Lafazanis a été ministre du cabinet Tsipras pendant cinq mois, au cours desquels il s’est abstenu de toute critique publique. Après la signature du mémorandum, Lafazanis et la gauche du parti ont claqué la porte avec fracas. Mais leur scission n’avait pas été politiquement préparée.
Tsipras, de son côté, a fourni l’explication la plus cohérente des événements de l’été : « nous avons négocié aussi fermement que possible, mais nous avons été écrasés par la Troïka, et, comme nous nous étions engagés à ne pas quitter la zone euro, nous n’avions pas d’autre choix que d’accepter le mémorandum, que nous promettons d’appliquer aussi équitablement et humainement que possible. »
Lafazanis et Unité Populaire, qui avaient gardé le silence au cours des mois précédents, n’étaient pas en mesure de répondre de façon convaincante à ces arguments. Les masses ne rompent pas facilement avec leurs anciennes organisations.
Comme l’explique Trotsky : « Ce n’est que peu à peu, et seulement sur la base de leur propre expérience, à travers les diverses étapes, que les couches les plus larges des masses finissent par se convaincre que la nouvelle direction est plus ferme, plus sure, plus loyale que l’ancienne. » Lafazanis n’était ni plus ferme, ni plus sûr.
Lors des élections de septembre 2015, l’opposition au troisième mémorandum s’exprima principalement par l’abstention, qui progressa de 7,5 %.
C’est plus tard, avec le temps, que l’autorité de Tsipras s’est effondrée. Syriza a appliqué intégralement le nouveau mémorandum et a imposé de nouvelles coupes budgétaires. Sans surprise, il a perdu les élections de 2019 face à la Nouvelle Démocratie de Kyriakos Mitsotakis qui, depuis, n’a plus quitté le pouvoir.
Beaucoup d’anciens membres de la gauche de Syriza parlent aujourd’hui d’un virage à droite « structurel » de la société grecque. Leur raisonnement est le suivant : les masses n’étaient pas prêtes pour la révolution en 2015, les conditions objectives de la lutte n’étaient pas favorables et, après les événements de 2015, les masses, démoralisées, se sont tournées vers la droite.
L’objectif de cette sophistique est de disculper les réformistes. La vérité, c’est que leur trahison a préparé les conditions d’un retour de la droite au pouvoir. Les masses ont combattu comme des lions, faisant preuve d’un courage et d’une détermination remarquables. Elles se sont soulevées sans leurs dirigeants, et parfois même contre eux. La classe ouvrière grecque n’a pas à rougir. Que pouvait-on lui demander de plus ?
Ce qui faisait défaut, c’était une direction révolutionnaire à la hauteur. C’était le facteur décisif de toute la situation.
Près d’une décennie après le référendum, aucun des problèmes fondamentaux n’a été résolu. La dette grecque est redescendue de son sommet de 2020 (210 % du PIB), mais elle reste extrêmement élevée : 142 %. Une nouvelle crise se prépare.
La classe ouvrière grecque recommence à se mobiliser. Il faut forger sa direction révolutionnaire avant que les événements décisifs ne se produisent. C’est la tâche que s’assigne l’Internationale Communiste Révolutionnaire, en Grèce comme à l’échelle internationale.

