Sorti au cinéma en mars dernier, Les Rayons et les Ombres, de Xavier Giannoli, retrace le parcours de Jean Luchaire (joué par Jean Dujardin), un patron de presse issu des milieux pacifistes qui a mis son journal au service des nazis lors de l’Occupation. Cette plongée spectaculaire dans le faste et la dépravation des sphères collaborationnistes françaises a connu un grand succès public, avec plus de 800 000 spectateurs à ce jour. Mais elle a aussi suscité de virulentes polémiques.

La presse réactionnaire s’est félicitée du fait que le film met en scène un collaborateur se réclamant de la gauche, et non de l’extrême-droite nationaliste. Cela cadre bien avec l’actuelle campagne calomnieuse visant les antifascistes et le prétendu « antisémitisme » de la France insoumise. Selon Le Figaro, « en montrant que l’Occupation ne se réduisait pas à un combat entre la gauche résistante et la droite collabo, et que des hommes venant de la gauche humaniste et pacifiste avaient basculé dans le mauvais camp, Giannoli a touché un nerf de la guerre culturelle. »

En réalité, utiliser Luchaire pour attaquer la gauche est assez malhonnête. Proche du Parti radical, il était un adversaire du mouvement ouvrier et un fervent défenseur de l’impérialisme français. Sur le rôle contre-révolutionnaire du Parti radical, voir notre article sur les grèves de 1936. Dans l’entre-deux-guerres, Luchaire et son journal représentaient – tout au mieux – l’aile « gauche » de la bourgeoisie.

Précisément pour cette raison, la presse bourgeoise « de gauche » (« libérale ») a été gênée par le film de Giannoli, qu’elle accuse de complaisance avec la collaboration. Le Monde, qui s’est sans doute reconnu dans le vague humanisme du Luchaire d’avant-guerre, reproche au film d’excuser la complicité avec les crimes de l’occupant et fustige une « main forcée à la compassion ». Libération dénonce une « entreprise de relativisation XXL », et regrette que Giannoli ne présente pas la collaboration comme « le résultat de choix évitables et situés politiquement », mais comme un engrenage dans lequel Luchaire se serait pris malgré lui. En réalité – et c’est la force du film que de le montrer –, la collaboration n’était pas un choix si « évitable » du point de vue de la bourgeoisie française. Elle y a été poussée non par d’abstraites considérations politico-morales, mais par de puissants intérêts matériels, comme l’illustre la trajectoire de l’ambitieux Luchaire.

De la capitulation à la collaboration

En juin 1940, ce sont les intérêts de classe de la bourgeoisie française qui la poussent à capituler. Face à l’avancée rapide de la Wehrmacht (l’armée nazie), poursuivre la guerre aurait impliqué d’armer les travailleurs, lesquels auraient pu se retourner contre la classe dirigeante – comme ils l’avaient fait lors de la Commune de Paris, en 1871. Le souvenir des grèves révolutionnaires de 1936 était encore frais… C’est pourquoi, expliquait le Daily Telegraph en juin 1940, « le danger d’une insurrection communiste et d’une guerre civile a contraint le gouvernement français à solliciter l’armistice. »

L’ambassadeur nazi Otto Abetz, ami de longue date de Jean Luchaire, est chargé de diriger l’occupation au profit de l’impérialisme allemand. Dans le film, il s’oppose aux généraux de la Wehrmacht, qui prévoient de saigner le pays, et propose une « collaboration » avec la bourgeoisie française en s’appuyant sur sa soif de profits. « Mieux vaut une vache à traire qu’une vache à tuer », explique-t-il dans une scène marquante, arguant d’un risque de soulèvement populaire en cas d’excès de pillages.

Le grand patronat français y trouve son compte. D’une part, il profite de l’occupation pour accroître la répression du mouvement ouvrier : le droit de grève est supprimé, les syndicats sont dissous et leurs militants sont persécutés dès l’été 1940. D’autre part, la collaboration remplit les carnets de commandes. Les grandes banques (Société Générale), l’industrie lourde (Alsthom), le bâtiment (Bouygues, Lafarge), la métallurgie (Schneider) et l’automobile (Renault, Peugeot, Citroën) engrangent d’énormes profits en contribuant à l’effort de guerre allemand.

« Moindre mal » et pacifisme

Quant à Luchaire, son petit journal est sauvé de la faillite par les financements de l’ambassade allemande. Au nom de la paix avec l’Allemagne, du maintien de l’ordre, mais surtout de sa propre vénalité, il se fait le porte-voix de la collaboration et justifie peu à peu les crimes les plus atroces. Proche de la « Ligue internationale contre l’antisémitisme » dans les années 1930, il change d’orientation en 1942 et déclare : « petit à petit, je suis devenu extrêmement antisémite, ce qui n’était pas du tout mon cas il y a quelques mois ».

Pour s’arranger avec ses « principes », Luchaire prétend tout de même « lutter » contre l’extrême-droite en offrant une alternative « modérée » au sein même de la collaboration. Le film met en scène la rivalité qui l’oppose à l’écrivain Louis-Ferdinand Céline, un authentique antisémite, et en souligne le ridicule : l’opposition entre ces deux « adversaires », qui se croisent à l’ambassade dans des cocktails mondains et autres cérémonies, permet aux nazis de multiplier les points d’appui dans l’intelligentsia française. Porté jusqu’à l’absurde par la logique du « moindre mal », Luchaire finit par fournir une couverture « de gauche » aux rafles et à la déportation de Juifs, mais aussi de Tziganes et de militants ouvriers.

En entraînant le spectateur dans ce basculement, le film révèle l’inconséquence totale du pacifisme et de l’humanisme abstraits qui animaient Luchaire avant-guerre. Et pour cause : la lutte contre les guerres impérialistes est indissociable de la lutte contre le système capitaliste. En prétendant se placer au-dessus des classes, les pacifistes du « centre » – comme Luchaire – se condamnaient au mieux à l’impuissance. Comme l’expliquait Léon Trotsky en 1934 : « Exploitant l’attachement naturel des masses pour la paix et le dévoyant, les pacifistes petits-bourgeois se transforment […] en soutiens inconscients de l’impérialisme. En cas de guerre, l’écrasante majorité des “alliés” pacifistes se retrouvera dans le camp de la bourgeoisie. » Léon Trotsky, La guerre et la IVe Internationale, 10 juin 1934 C’est exactement ce qui advient de Luchaire et de son ami Abetz, dont les rêves de fraternité franco-allemande – motivés par leur haine commune du « bolchevisme russe » – finissent par servir les plans de Hitler.

Résistance et Libération

Avec Les Rayons et les Ombres, Giannoli jette une lumière crue sur la collaboration de la bourgeoisie française. Loin d’excuser Luchaire et ses amis, il expose brillamment l’obscénité de leur vie fastueuse et festive, sur fond de misère et de massacres, mais aussi la faillite de leurs illusions politiques et la profondeur de leur déchéance morale.

Cependant, lorsque la Libération vient interrompre cette danse macabre, le film sombre dans la caricature. Les résistants qui parviennent à capturer Luchaire – en fuite en Allemagne – sont représentés comme une bande de brigands, sadiques et grossiers, qui cherchent notamment à l’humilier devant sa fille. Ils sont arrêtés par un détachement de l’armée « régulière » du général de Gaulle, qui les disperse et confie Luchaire aux tribunaux bourgeois. Cette scène est une pure invention historique. En l’insérant, Giannoli reprend la propagande de la classe dirigeante, qui cherche à faire oublier le caractère révolutionnaire de la Libération en dénonçant les « excès » des résistants. Le Figaro l’a d’ailleurs félicité « [d’oser] pointer la haine et la violence qui ont accompagné l’épuration » – c’est-à-dire, en réalité, « d’oser » renvoyer dos-à-dos la collaboration et la Résistance.

Quatre années d’occupation sanglante avaient nourri un profond ressentiment dans les masses. Mais il s’agissait surtout d’une haine de classe, dirigée contre la bourgeoisie. Les travailleurs libéraient la France les armes à la main, affluaient dans la CGT et réquisitionnaient les usines de patrons « collabos » : c’était précisément le scénario que la classe dirigeante avait tenté d’éviter en 1940 ! De Gaulle et la direction stalinienne du PCF durent déployer des trésors d’ingéniosité pour empêcher le renversement du capitalisme français. A ce propos, lire l’article De la Résistance à la Libération : une révolution sabordée

Le réquisitoire final du procureur contre Luchaire – dont Libération juge qu’il sauve le film – est tout aussi déplorable. En imputant tous les crimes du patron de presse à son immoralité personnelle, il n’explique rien et absout la classe de Luchaire, à rebours de ce que montre le reste du film. De fait, Giannoli est loin d’être un marxiste. En réalisant Les Rayons et les Ombres, son ambition était surtout de traiter la trajectoire de Luchaire comme un « roman balzacien », dans la continuité de son adaptation des Illusions perdues. Cet objectif-là est bien rempli. On y retrouve le même pessimisme créateur, qui saisit habilement les vices et l’impasse de la société capitaliste – mais n’a pas la moindre idée de l’issue révolutionnaire.

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