La révolution soudanaise de 2018-21 fut l’un des plus puissants mouvements de masse du XXIe siècle. Dans cet article, Thomas Soud analyse le contexte de cette révolution, son énorme potentiel et les raisons de sa défaite – qui a entraîné la région dans la barbarie actuelle.
La contre-révolution a plongé le Soudan dans les abîmes de la barbarie.
En 2019, les travailleurs tenaient le pouvoir entre leurs mains, mais leurs dirigeants réformistes les ont trahis en rendant les clés au régime. En 2022, la révolution était vaincue.
Un an plus tard, les bourreaux de la révolution ont commencé à s’entre-déchirer. Chacun était soutenu par une constellation de puissances étrangères. Ils ont saccagé Khartoum, déclenché un génocide au Darfour et provoqué la famine la plus catastrophique que le monde ait connue depuis 40 ans.
A ce jour, plus de 400 000 personnes ont été massacrées, 4 millions ont fui le pays et 7 millions ont été déplacées. Plus de 30 millions de Soudanais ont besoin d’aide humanitaire, et 6,3 millions d’entre eux souffrent de famine extrême. Les deux années et demie de guerre ont coupé le pays en deux.
« Socialisme ou barbarie » n’est pas un slogan creux : en 2019, c’était la seule perspective pour le Soudan. Les révolutionnaires doivent tirer les leçons de son histoire récente afin de préparer les batailles à venir.
Le capitalisme soudanais
Le Soudan fut conquis par les Britanniques en 1898. Ils occupèrent brutalement le pays et entreprirent de transformer son économie, car le capitalisme ne s’y était pas encore développé. Les paysans soudanais, qui pratiquaient une agriculture de subsistance, furent soumis au marché mondial. On leur fit cultiver du coton (entre autres) sur les terres arables de la vallée du Nil.
Le développement industriel resta confiné à la capitale, Khartoum, mais le marché mondial stimula la construction de chemins de fer à travers le désert. En 1950, le secteur ferroviaire employait 100 000 ouvriers, dont 10 000 dans le bureau central d’Atbara. Les cheminots furent les premiers à se syndiquer, en 1949, trois ans après la fondation du Parti Communiste Soudanais.
Le capitalisme britannique dominait l’économie soudanaise. Les Britanniques contrôlaient le système bancaire, les chemins de fer et les industries de transformation des produits agricoles destinés à l’exportation. Il n’y avait pratiquement pas de bourgeoisie soudanaise indigène. Les Britanniques entreprirent donc d’en créer une pour stabiliser leur domination. Ils ouvrirent les premières écoles du pays, comme ils l’avaient fait ailleurs dans leur empire, pour constituer une bourgeoisie comprador – c’est-à-dire totalement dépendante de l’impérialisme, sans base économique et politique propre.
Cette bourgeoisie soudanaise était si faible qu’après l’indépendance, en 1956, elle appela rapidement l’armée à remplacer le premier gouvernement démocratique-bourgeois pour stabiliser le pays. Sous domination impérialiste, l’essentiel des maigres infrastructures industrielles était contrôlé par les Britanniques – soit directement, soit par leur contrôle du système financier. Cette situation retardait le développement d’une bourgeoisie indépendante, mais augmentait la puissance relative du prolétariat, qui avait le potentiel pour mener les masses à la conquête du pouvoir.
Ce processus était loin d’être un cas isolé. Il était conforme à la théorie de la révolution permanente élaborée par Léon Trotsky, en 1904-1906, à propos de la Russie. Selon cette théorie, la bourgeoisie des pays à développement capitaliste tardif ne peut pas jouer de rôle progressiste. Le Soudan l’a confirmé. Le pays a connu trois gouvernements démocratiques-bourgeois : en 1956-58, en 1964-69 et en 1985-89. Chaque fois, la bourgeoisie était faible, divisée, corrompue et terrifiée par la classe ouvrière. Et chacune de ces périodes a débouché sur une dictature militaire.
La classe ouvrière aurait pu prendre le pouvoir à ces trois occasions. Ce sont les travailleurs soudanais qui renversèrent les militaires au moyen de grèves générales de masse lors de la révolution d’octobre 1964. En 1969, le colonel Nimeiri dirigea le coup d’Etat des « officiers libres » petits-bourgeois, qui voulaient suivre l’exemple égyptien de Nasser et obtenir la protection de l’Union Soviétique. Et c’est la classe ouvrière qui, une fois de plus, fit tomber Nimeiri en 1985, son régime ayant dégénéré en dictature islamiste.
Le Parti Communiste Soudanais (PCS) aurait pu et dû jouer le rôle des bolcheviks en 1917 : montrer aux masses que le capitalisme n’offrait aucune solution, et que seule la conquête du pouvoir par la classe ouvrière, alliée à la paysannerie, pouvait offrir une issue. Mais il échoua à remplir cette tâche historique.
A la fin des années 1960, le PCS était devenu le deuxième plus grand parti communiste d’Afrique, avec plus de 10 000 militants disciplinés. Il était à la tête des syndicats et du mouvement étudiant. Mais cet immense potentiel fut gâché par les limites de ses idées staliniennes.
Sur instruction de la bureaucratie soviétique, le PCS avait adopté la théorie – d’inspiration menchevique – de la « révolution par étapes ». Elle assignait à la révolution soudanaise un caractère strictement démocratique-bourgeois : les communistes devaient se contenter d’aider la « bourgeoisie progressiste » à prendre le pouvoir. Au sein du parti, certains allèrent jusqu’à se qualifier de « capitalistes révolutionnaires » et constituer une aile ouvertement bourgeoise.
En conséquence, le PCS se brisa sous les coups des événements. En 1964, sa participation au gouvernement provoqua une scission, puis l’ascension de Nimeiri en 1969 entraîna une nouvelle rupture. Une tentative avortée de coup d’Etat communiste, en 1971, aggrava le déclin du PCS.
Ce qui restait du PCS était déjà discrédité lors de la révolution de 1985. Son incapacité à jouer un rôle dirigeant fut renforcée par un reflux général du mouvement ouvrier soudanais. Cela permit à Omar el-Bechir de consolider sa dictature pendant trois décennies – et réduisit le PCS à l’état de croupion marginal et vieillissant.
Si ce parti a pu jouer un modeste rôle dans la « Glorieuse Révolution » de 2019, ce n’est pas grâce à sa popularité dans les masses, mais parce qu’un certain nombre de ses vétérans sont parvenus à manœuvrer pour peser dans le mouvement en faisant jouer leurs relations. Ils n’avaient pas d’écho dans la jeunesse révolutionnaire.
Le régime d’el-Bechir
Le coup d’Etat d’el-Bechir, en 1989, signa la victoire de la contre-révolution après la révolution de 1985. Gouvernant main dans la main avec les islamistes, el-Bechir déchaîna la réaction. Il jeta les syndicats dans la clandestinité, provoqua une hausse des prix et sabra le salaire minimum.
Ceci dit, el-Bechir savait que le règne de l’épée ne suffirait pas pour maintenir son régime, malgré l’écrasante défaite des travailleurs en 1989. Il leur faudrait peut-être une génération pour s’en relever, mais ils y parviendraient. Le régime risquerait alors de se diviser au détriment du pouvoir personnel d’el-Bechir. Sa position était précaire, mais la hausse des prix du pétrole lui donna une marge de manœuvre.
Le boom pétrolier de la fin des années 1990 permit un accroissement rapide des dépenses publiques. Certains quartiers de Khartoum prirent alors des airs de Dubaï, avec le développement d’immenses projets d’infrastructures. Entre 1999 et 2013, le budget de l’Etat fut multiplié par treize. Les ouvriers et les paysans reçurent d’importantes subventions alimentaires ; l’armée fut inondée d’argent. El-Bechir n’oublia pas de se servir au passage : on estime qu’en 2019, il avait siphonné 9 milliards de dollars vers son compte personnel.
Dans le même temps, il alimenta les tensions ethniques dans l’ouest du pays, jusqu’à provoquer un génocide au Darfour en 2005, où 300 000 personnes furent massacrées par les milices Janjawids, les « démons à cheval ». En 2013, el-Bechir incorpora cette horde génocidaire aux « Forces de Soutien Rapide » (FSR), une organisation paramilitaire conçue pour le protéger d’un coup d’Etat. Il espérait se maintenir au pouvoir en s’appuyant alternativement sur les FSR et sur les troupes officielles des Forces armées du Soudan (FAS).
Il se trompait. En 2011, le Soudan du Sud proclama son indépendance avec le soutien de l’impérialisme américain, car les Etats-Unis avaient une relation conflictuelle avec el-Bechir.
L’indépendance n’apporta pas la libération au Sud-Soudan. Les divisions ethniques et l’ingérence impérialiste ouvrirent la voie à une guerre civile, qui fit 400 000 morts entre 2013 et 2020.
Privé des ressources pétrolières du Sud-Soudan, el-Bechir engagea un plan d’austérité en 2013. En coupant les subventions sur l’essence, il en fit doubler le prix du jour au lendemain. Les masses soudanaises descendirent alors dans la rue, portées par la vague du Printemps arabe. La réaction d’el-Bechir fut impitoyable ; la répression fit 200 victimes. Terrifiés par le régime, les partis d’opposition ne jouèrent aucun rôle. Ils ne disposaient pas d’un programme politique pour résoudre la profonde crise du Soudan après un siècle de pillage impérialiste. En conséquence, le mouvement reflua.
Ce reflux provisoire du mouvement, en 2013, coïncida avec la découverte de vastes réserves d’or dans le Darfour. Le régime sembla alors se stabiliser. L’or devint rapidement le premier bien d’exportation du pays. Il permit de maintenir le paiement des armées et un minimum de subventions pour la classe ouvrière.
Mais cet or allait se maculer de sang. Enfoui tout près de la surface et sur une vaste étendue, son extraction n’impliquait pas nécessairement les moyens de grands monopoles et de l’Etat. Ceci favorisa la multiplication de petites mines artisanales contrôlées par des chefs tribaux qui s’appuyaient sur des mercenaires pour imposer les plus horribles conditions de travail. Le gouvernement central peinait donc à en tirer profit. On estime que 50 % de la production d’or du Soudan est exportée clandestinement.
L’or sanglant du Darfour renforça considérablement les FSR. A la fois vendeurs d’or, contrebandiers, garde-frontières et miliciens contre-révolutionnaires, ils entrèrent en rivalité avec les Forces armées du Soudan (FAS). El-Bechir était parvenu à se tenir en équilibre entre ces deux corps d’hommes en armes, mais son temps était compté.
Il était privé du pétrole du Sud ; l’or de l’Ouest finissait rarement à Khartoum ; l’économie mondiale allait de crise en crise. En 2016, l’économie soudanaise était en chute libre : le PIB par habitant reculait de 31 %, l’inflation bondissait à 122 %. Le gouvernement alla mendier auprès du FMI, qui accepta de renflouer les caisses du Soudan à condition que le pays mette fin aux aides alimentaires. Autrement dit, il fallait que la classe ouvrière paie le prix de la crise. Le gouvernement obtempéra.
Le chômage monta à 20 % de la population active. Faute de subventions, le prix du pain tripla, et 45 % de la population se retrouva sous le seuil de pauvreté. Pendant ce temps, les forces armées qu’el-Bechir entretenait – pour se prémunir d’un coup d’Etat – se vautraient dans le luxe. L’armée consommait près de 70 % des recettes de l’Etat.
L’ensemble de ces conditions finit par pousser une poignée de personnes à descendre dans les rues en décembre 2018. Ce fut l’étincelle qui embrasa le pays.
Le début de la révolution
Le 13 décembre 2018, quelques dizaines de manifestants courageux marchent dans les rues d’Ad-Damazin pour réclamer le rétablissement des subventions sur le pain. Ils sont dirigés par l’Association des Professionnels Soudanais (APS), une petite coalition de six syndicats d’employés de bureau. Un an plus tard, l’APS allait constituer la direction de la Révolution soudanaise.
Les manifestants sont immédiatement arrêtés. Mais le syndicat des médecins, membre de l’APS, appelle à de nouvelles manifestations. Le 19 décembre, des travailleurs d’Atbara – non affiliés à l’APS – rejoignent le mouvement. Ils manifestent sous l’effigie d’une miche de pain, en criant « A bas le gouvernement des voleurs ! », et incendient le siège local du parti d’el-Bechir. Le coup d’envoi est tiré : des manifestations éclatent aux quatre coins du pays.
Le mouvement des masses prend de court les partis d’opposition. Depuis 2005, la dictature avait concédé quelques libertés politiques. Mais, au lieu d’utiliser cette marge de manœuvre pour combattre le régime, les partis libéraux s’y sont adaptés. Et le Parti Communiste, fidèle à sa « théorie des étapes », s’est placé à la remorque des libéraux.
L’opposition n’avait pas joué de rôle décisif lors des manifestations spontanées de la jeunesse en 2012 et 2013. Les jeunes les considéraient comme des partis « séniles et désespérés ». Les nouveaux événements menacent de les faire disparaître complètement.
Le 1er janvier 2019, ils décident donc de s’allier avec l’APS dans la coalition des Forces de la liberté et du changement (FFC). Cette coalition comprend toutes les forces qui ne sont pas directement impliquées dans le régime, du Parti Communiste aux libéraux en passant par les rebelles islamistes du Darfour.
Même si l’APS est la plus influente de ces forces, la fraction bourgeoise des FFC parvient à garder la main. Cependant, ses dirigeants – comme l’ancien Premier ministre et aristocrate Sadiq Al-Mahdi, ou encore Al-Digair, le chouchou des grandes entreprises – ne sont pas dans les rues au printemps 2019, mais dans les salles de réunions et les palaces du monde arabe.
Le programme des FFC est vague et consensuel, limité aux revendications tolérables pour la classe capitaliste. Il appelle à la formation d’un gouvernement de transition pour la paix, la démocratie, la justice, les droits des femmes et le développement économique. L’incapacité de la coalition à s’accorder sur des revendications concrètes – y compris sur l’abolition de la charia – révèle son impuissance.
Pendant que les dirigeants de la révolution s’affairent à constituer leur coalition, el-Bechir ne perd pas de temps. Le 17 janvier 2019, il envoie les forces de sécurité terroriser les masses.
La police saisit des manifestants et fracasse leurs têtes contre le pavé. Hommes, femmes, enfants ou personnes âgées : le régime ne fit aucune distinction. A la sortie des mosquées, les forces de sécurité bombardent des fidèles de gaz lacrymogène et abattent en pleine rue un médecin qui tente de les soigner. Mais le mouvement continue de grandir. Cinq mille personnes participent aux funérailles des victimes. Les cris « A bas ! A bas ! A bas ! » résonnent de part et d’autre de Khartoum.
El-Bechir interdit les manifestations, mais ne parvient pas à les empêcher de se tenir et de prendre de l’ampleur. Les masses n’ont plus peur du gouvernement.
Près de 70 % des manifestants sont des femmes. Elles sont en première ligne, car ce sont les premières victimes du régime. Chaque année, 40 000 à 50 000 d’entre elles se font arrêter et battre pour avoir porté des vêtements « obscènes » – y compris de simples pantalons.
Le 8 mars 2019, les femmes du Soudan rappellent au monde entier les véritables traditions révolutionnaires de la journée internationale des travailleuses. Des dizaines de milliers de femmes défilent en clamant « Soyez fortes, femmes ! » et « Cette révolution est une révolution des femmes ! ». Elles prennent d’assaut la principale prison des femmes de Khartoum et forcent le régime à libérer toutes celles qui y sont détenues pour avoir manifesté.
Cette victoire donne confiance aux travailleurs à travers le pays. A la fin du mois, 15 des 18 provinces du Soudan sont secouées par des manifestations de masse. Toutes les couches exploitées et opprimées ont rejoint la lutte.
La chute d’el-Bechir
La révolution qui balaye le pays pousse l’APS à réclamer la chute d’el-Bechir. Elle appelle à une manifestation de masse, le 6 avril, avec pour objectif de marcher vers le complexe militaire de Khartoum.
Dans la matinée du 6 avril, les manifestants arrivent au compte-goutte, sans savoir s’ils seront suffisamment nombreux. Mais les travailleurs s’agrègent en quantités croissantes au fil de la journée. Ils sont environ 800 000 lorsqu’ils arrivent devant le complexe militaire. Sur le modèle de la révolution égyptienne de 2011 et de l’occupation emblématique de la place Tahrir, l’APS appelle à un sit-in de masse (un campement) jusqu’à la chute du régime :
« En ce moment historique, nous vous exhortons à stationner dans les rues environnant le quartier général des forces armées, et partout ailleurs dans le pays, jusqu’au démantèlement définitif de la dictature. »
Avec leur campement, les révolutionnaires forment une ville dans la ville. Ils confinent le gouvernement dans ses palais et interrompent la circulation. Les masses, jubilantes, portent des pancartes comme : « Désolés pour le contretemps. Renversement de régime en cours ».
Dans ce contexte, le régime n’a que deux possibilités : engager des réformes pour apaiser le mouvement – ou l’écraser par la répression. El-Bechir choisit la violence la plus brutale. Le matin du 10 avril, il prépare les FSR au massacre. Il charge son conseiller religieux de préparer une fatwa l’autorisant à tuer 30 % des manifestants pour rétablir l’ordre.
Mais ce même matin, le reste du régime flanche. Il sait que le pouvoir n’est plus entre ses mains, mais dans la rue. Il voit l’armée se décomposer : la fraternisation se développe chaque jour entre les manifestants et les soldats. Le gouvernement peut ordonner le massacre de 30 % des révolutionnaires, mais il risque d’y succomber lui-même.
Prenant acte du renversement du rapport de forces, le vice-président Ibn Auf réunit les commandants des FSR et des FAS, qui s’accordent pour acter le départ d’el-Bechir.
Le vice-président annonce la fin des 30 ans de règne d’el-Bechir. Il s’autoproclame chef de l’Etat et annonce que l’armée va diriger le pays pendant deux ans, jusqu’à la tenue de nouvelles élections. Il ordonne le démantèlement du campement et l’instauration d’un couvre-feu militaire.
Mais les masses s’y refusent. La veille, le 9 avril, elles criaient « Qu’il tombe ! ». Le 10, elles crient « Qu’il tombe aussi ! » Le couvre-feu est simplement ignoré. Le véritable rapport de forces est clair aux yeux de tous : le nouveau président est incapable d’apporter la moindre stabilité. Le 11 avril, les généraux prennent de nouveau l’initiative : ils renversent Ibn Auf et le remplacent par un Conseil militaire de transition composé des FAS et des FSR.
Deux dictateurs ont été renversés en l’espace de 24 heures. Le pouvoir est dans la rue, mais l’APS a permis aux généraux de le reprendre. Après deux changements de façade, le régime reste en place. Pourquoi les masses ne sont-elles pas parvenues à prendre le pouvoir par elles-mêmes ? Et pourquoi leurs dirigeants n’ont-ils pas saisi l’occasion qui se présentait ?
Pour y répondre, il faut d’abord analyser les différents acteurs de la révolution soudanaise. Du côté de la réaction, ce sont les FSR et les FAS. Du côté de la révolution, ce sont les FFC, l’APS et les organisations spontanées de la classe ouvrière.
L’embryon d’un Etat ouvrier
Le sit-in des travailleurs devant le complexe militaire est le cœur battant de la révolution. Il va durer du 6 avril au 3 juin 2019.
Au sein de ce campement, des cours sont organisés pour diffuser les idées et les objectifs de la révolution. Les manifestants sont nourris par une cantine qui est régulièrement ravitaillée par les travailleurs des alentours. Des stations d’eau potable sont installées.
Le sit-in est le théâtre de débats politiques animés. Les journées sont remplies de discours sur les prochaines étapes de la lutte. Un écran géant retransmet des messages de solidarité internationale. Le soir, le même écran diffuse les derniers matchs de football. Il y a constamment de la musique, des concerts de percussions et de la poésie ; des artistes peignent des fresques sur les murs.
Les classes dirigeantes cherchent toujours à diviser pour mieux régner. Le régime capitaliste est indissociable du sexisme, du racisme et des conflits religieux. Mais la lutte des classes est capable de surmonter ces divisions. Au sein du campement, les femmes circulent librement, sans voile, et se mêlent aux hommes de leur âge – ce que le gouvernement interdit formellement. Les divisions religieuses qui ont tourmenté le Soudan sont dépassées. Les chrétiens coptes tendent des draps au-dessus des musulmans qui prient pour les protéger du soleil au zénith. Et quand le gouvernement tente de fomenter des divisions en répandant de la propagande raciste contre les Darfouris, les révolutionnaires lui rétorquent : « El-Bechir, raciste arrogant, nous sommes tous le Darfour ».
Le campement démontre, dans la pratique, la capacité des travailleurs à surmonter les idées arriérées et réactionnaires que la classe dirigeante propage dans la société. C’est devenu un creuset culturel, un aperçu de ce dont les travailleurs sont capables une fois au pouvoir.
Les travailleurs ont spontanément donné une organisation au sit-in. La vie quotidienne est gérée par une série de comités élus. Le Comité de protection s’occupe de la sécurité, de l’édification de barricades et de postes de contrôle. Le Comité d’approvisionnement coordonne la distribution de nourriture. Le Comité médical soigne les blessés. Des Comités de sensibilisation enseignent la politique et tentent consciemment de lutter contre les discriminations. Enfin, un Comité d’organisation supervise tous les autres comités et en équilibre les effectifs.
Cette organisation est très efficace. Dans la zone contrôlée par le sit-in, les rues sont propres et bien ordonnées, tandis que les ordures et les dégradations s’amoncellent dans les rues gérées par le gouvernement. L’enthousiasme, la créativité et l’audace des travailleurs leur permettent de surmonter toutes les difficultés.
Le sit-in est le cœur battant de la révolution, mais ses artères, ses veines et ses capillaires sont constitués par les Comités de résistance de quartier. Chaque comité organise des travailleurs à l’échelle locale. Ils sont composés de 40 à 50 personnes élues démocratiquement, et il y en a 7 à 10 par quartier.
Ils émergèrent d’abord pour organiser les manifestations locales, ce qui est essentiel après le blocage des réseaux sociaux. Les membres des Comités de résistance font du porte-à-porte pour informer les travailleurs des manifestations à venir. L’intensification de la répression rend les méthodes traditionnelles trop dangereuses. On discute donc du trajet des manifestations avec les commerçants et les habitants, chez lesquels les manifestants vont se cacher en amont de la mobilisation. Puis, à un signal frappé sur un tambour, les manifestants inondent les rues et, par leur nombre, submergent les forces de sécurité.
Les responsabilités des Comités de résistance s’accroissent avec le développement de la révolution, à mesure que les travailleurs gagnent en confiance. Ils commencent à encadrer les prix des transports publics, à distribuer le carburant et à ouvrir des épiceries à prix coûtant. Ils organisent le nettoyage de rues, des travaux publics et d’autres initiatives locales financées par les résidents. Ils travaillent à une vaste échelle : il y a 700 comités à Khartoum et plus de 3000 à travers le pays.
Les Comités de résistance et le sit-in constituent l’embryon d’un Etat ouvrier. Peu importe qu’on les appelle « comités », « communes » ou « soviets » (« conseils » en russe) : ce sont des organes des masses prenant le pouvoir en main, faisant irruption sur la scène de l’histoire pour décider de leur sort, luttant pour faire advenir une société nouvelle. Nul besoin de croire les marxistes sur parole, car c’est ce qu’a écrit un rédacteur du très bourgeois Financial Times, particulièrement conscient de ses intérêts de classe :
« On ne peut pas savoir précisément à quoi ressemblait la Russie lors du renversement du tsar en 1917, ou la France en 1871 lors des journées enivrantes et idéalistes de la brève Commune de Paris. Mais cela devait certainement ressembler à Khartoum en avril 2019. »
Le Soudan entre alors dans une situation de « double pouvoir », avec l’émergence d’organes de pouvoir ouvrier, concurrents de l’Etat bourgeois, qui peuvent prendre le contrôle de la société. Mais ce pouvoir ouvrier est encore à un stade embryonnaire.
Il n’y a personne pour appeler à lier entre eux les Comités de résistance de quartier. L’APS, qui fétichise l’horizontalité, s’y oppose même activement. Elle ne comprend pas que le double pouvoir est un équilibre très précaire, qu’il ne peut pas durer indéfiniment. Si les travailleurs ne s’organisent pas pour détruire l’Etat bourgeois et se rendre maîtres de la société, l’initiative revient à la contre-révolution.
Personne, dans le sit-in, ne prononce le mot d’ordre : « Tout le pouvoir aux Comités de résistance ! » Aucun des partis présents ne soulève l’idée de renverser l’Etat capitaliste et de fonder un Etat ouvrier sur la base de ces comités.
Il faudra attendre 2022 pour voir les premières et faibles initiatives de lier entre eux les Comités de résistance. Mais il s’agit alors d’un combat d’arrière-garde, car les contre-révolutionnaires ont déjà réduit le campement à l’état de cendres.
Une direction petite-bourgeoise
L’extrême modération des partis d’opposition empêche la colère brûlante des masses de trouver une expression politique. Quant aux syndicats traditionnels, ils sont complètement contrôlés par le régime militaire. Les couches les plus combatives cherchent donc de nouvelles organisations de lutte.
L’APS fait partie de ces petits groupes combatifs. Issue du mouvement de 2012, elle a été formellement fondée dans la clandestinité, à l’été 2018, pour coaliser des syndicats d’avocats, de médecins, de professeurs, d’ingénieurs et d’enseignants.
L’APS a fait preuve d’une remarquable ténacité au début du mouvement, en 2018 ; elle a refusé de plier face à la répression de l’Etat. Elle y a gagné une grande autorité politique aux yeux des masses. Elle est devenue la direction de facto et incontestée des premières étapes de la révolution.
La base de l’APS compte de nombreux militants dévoués et déterminés, mais ses échelons supérieurs sont dominés par les intellectuels et les classes moyennes. Cela se reflète dans l’attitude et les méthodes de la direction. L’organisation fonctionne sur le modèle du consensus, avec une structure « sans chefs » – ce qui signifie que les débats les plus importants ne sont jamais tranchés. Et comme toutes les organisations prétendument « sans chefs », elle est en fait contrôlée par ceux qui ont le plus de temps et de ressources à y consacrer, c’est-à-dire par des éléments petits-bourgeois.
Le réformisme des dirigeants de l’APS joue un rôle fatal. Dans la mesure où le capitalisme soudanais leur paraît incontournable, ils admettent la nécessité de l’Etat bourgeois. Au Soudan, cela revient à reconnaître le rôle dirigeant de l’armée, qui est un pilier de l’appareil d’Etat et de la classe dirigeante.
Les dirigeants de l’APS partent donc vaincus d’avance : contrairement aux masses, ils sont persuadés que la révolution va échouer. Jusqu’en mars 2019, ils déclarent dans des interviews qu’ils ont très peu d’espoir que les manifestations parviennent à renverser el-Bechir.
La méthode du consensus empêche l’adoption d’une position tant qu’elle n’est pas évidente pour tous. En conséquence, la direction ne se place pas à la tête, mais à la remorque du mouvement.
La direction par consensus finit par se heurter à l’intensification du mouvement. D’une part, la révolution éveille de nouvelles forces sociales – qui rejoignent l’APS et la poussent vers la gauche. Mais d’autre part, la révolution libère et fait rentrer d’exil les anciens dirigeants de l’organisation. Ces membres des classes moyennes entrent en conflit avec la direction intérimaire qui a dirigé la révolution de décembre à avril.
L’aile droite de l’APS en vient même à exiger qu’elle cesse de jouer le moindre rôle dirigeant dans la révolution. Revendiquant le fait d’être « des syndicalistes, et non des politiciens », l’aile droite propose de déléguer la direction du mouvement aux partis politiques. On comprend mieux cette position si l’on note que beaucoup de ces dirigeants sont alors membres de partis politiques qui ont beaucoup à gagner d’un recul de l’APS.
Au fond, il y avait un élément de vérité dans ces critiques de droite. Si l’APS voulait jouer un rôle politique dirigeant, elle ne pouvait pas se comporter comme un simple syndicat. Il fallait un parti politique, avec son propre programme pour réorganiser la société.
L’idée selon laquelle la classe ouvrière n’a pas besoin d’un parti a été maintes fois réfutée par l’histoire. La destruction du pouvoir d’Etat est un acte politique. La formation d’un Etat ouvrier et la mise en œuvre d’un programme révolutionnaire sont aussi des actes éminemment politiques. En refusant de rompre avec ses méthodes erronées, l’APS freine davantage la révolution qu’elle ne la dirige.
L’APS est prise de cours et paralysée par la chute d’el-Bechir, le 10 avril. Elle ne sait pas quoi faire de cette « victoire ». Au lieu d’appeler les Comités de résistance à prendre le pouvoir, les soldats du rang à rompre avec leurs généraux et les masses à entrer en grève pour réaliser ce programme, les dirigeants de l’APS tergiversent.
De leur côté, les généraux ne perdent pas une seconde. Les FAS et les FSR arrachent le pouvoir à la rue pour maintenir un ancien régime dont seules deux figures ont été écartées. Au lieu d’appeler à renverser les nouveaux chefs du régime bourgeois, l’APS décide d’engager avec eux des négociations.
Tout comme la direction par consensus, la dépolitisation des luttes ouvrières et des luttes de masse découle du modèle erroné des « Fronts populaires ». Consciemment ou inconsciemment, la constitution des FFC réitère le désastre du Frente popular de la République espagnole des années 1930.
L’idée du Front populaire consiste à subordonner les travailleurs à une bourgeoisie soi-disant « progressiste » dans le but d’obtenir ou de défendre des droits démocratiques. Cette tactique a lamentablement échoué dans les années 1930, comme au Soudan dans les années 1960 – et elle va encore échouer en 2019.
Les FFC comprennent l’APS, les islamistes dissidents, le Parti Communiste et les libéraux. Après la chute d’el-Bechir, qui était leur seule revendication commune, ce « front » commence à se désintégrer.
En mai, les dirigeants des FFC négocient secrètement, dans le dos des masses, avec le Conseil militaire de transition. Les libéraux revendiquent un gouvernement mixte, civil et militaire, quitte à abandonner la question de l’oppression des femmes et des souffrances économiques du peuple. Cela découle de la position de classe de la bourgeoisie, qui a désespérément besoin de rétablir l’ordre. Elle redoute que la révolution, une fois déchaînée, ne puisse plus être contenue.
L’armée est consciente des divisions au sein des FFC ; elle les comprend bien mieux que les dirigeants ouvriers eux-mêmes. Elle monte les différents partis les uns contre les autres, tout au long de la révolution, pour mieux défendre son propre pouvoir. En l’absence d’un programme politique clair, à gauche, tout le monde finit par regarder vers sa droite.
Les masses se tournent vers l’APS, car aucune alternative politique n’a été construite en amont de la crise révolutionnaire. La direction de l’APS, elle, se tourne vers les FFC, en expliquant qu’elle n’a pas vocation à diriger politiquement, puisqu’elle n’est pas un parti politique. La direction petite-bourgeoise des FFC se tourne vers les libéraux, qui rêvent d’un Soudan démocratique… et capitaliste. Les libéraux se tournent vers les conservateurs, pour s’assurer que la révolution n’aille pas trop loin et ne menace pas la propriété privée. Enfin, les conservateurs se tournent vers le Conseil militaire de transition, qui s’apprête à noyer la révolution dans le sang.
L’armée se fissure
Le Conseil militaire de transition est composé des Forces Armées Soudanaises (FAS) et des Forces de Soutien Rapide (FSR).
Les FAS du général al-Burhan sont l’armée officielle du Soudan. Dépourvu de charisme, al-Burhan est accidentellement devenu chef d’Etat de facto à la chute d’el-Bechir. Il est d’abord et avant tout un général. Sa proclamation du régime militaire, le 11 avril, n’est pas un discours de politicien, mais l’aboiement autoritaire d’un sergent.
La principale faiblesse des FAS vient de leur composition. Si les généraux sont pleinement intégrés à la classe dirigeante, les soldats du rang sont d’origine ouvrière. Le torrent de forces sociales qui a entraîné les masses dans l’action ne peut manquer de trouver un écho dans les rangs des FAS.
La conscience de l’armée diffère de celle de la police. On apprend aux soldats qu’ils doivent défendre la nation en donnant leur vie pour le reste du peuple. Par conséquent, si les généraux leur ordonnent de tourner leurs fusils contre la population, l’armée peut se briser suivant une ligne de classe – et même s’effondrer. C’est précisément ce qui s’est passé en 1985, provoquant la chute de Nimeiri. En 2019, le même processus est à l’œuvre.
Les Comités de résistance appellent les soldats à déserter. Ils leur donnent refuge dans des maisons pour les protéger des représailles des officiers. En apprenant qu’ils seront traités en héros par les Comités de résistance, un nombre croissant de soldats quittent l’armée.
Toutes les couches de la révolution exercent leur pression sur l’armée. Un général découvre, en rentrant chez lui, que sa fille a rejoint les révolutionnaires. Au dîner, elle l’implore de ne pas leur tirer dessus.
Les appels spontanés des masses travaillent l’armée de fond en comble. Les soldats arrêtent des militants révolutionnaires quand leurs supérieurs les observent, mais les amènent dans un coin pour les relâcher aussitôt après, en prétendant qu’ils sont parvenus à s’enfuir. Ils traînent dès qu’on leur ordonne de se mettre en position, et refusent même parfois d’obéir.
Les généraux savent qu’il suffirait d’une consigne claire et nette des dirigeants de la révolution pour que les FAS s’effondrent et que les soldats désertent en masse. Mais la consigne n’arrive jamais, et les désertions se limitent à des cas locaux et spontanés. Au lieu de mener une campagne massive et systématique parmi les soldats, pour les faire déserter et briser l’armée suivant une ligne de classe, l’APS et les FFC tentent de négocier avec les généraux.
La fermentation qui traverse les FAS empêche d’en faire une arme fiable pour la réaction. La classe dirigeante se tourne donc vers l’autre composante du Conseil militaire de transition : les Forces de Soutien Rapide (FSR).
La réaction
Les FSR étaient essentiellement une bande de mercenaires. Elles avaient été constituées par des nomades arabes dont le mode de vie avait été détruit par l’extension du Sahara, sur fond de réchauffement climatique. Rejoindre les FSR permettait de se faire de l’argent en dirigeant l’exploitation brutale des nouvelles mines qui parsemaient le Darfour.
La révolution a eu un double effet sur les FSR. D’une part, les revendications telles que les droits des femmes, les droits des ouvriers et l’abolition de la charia n’apportaient aucune amélioration matérielle aux masses de paysans et de bergers frappés par la catastrophe écologique dans le Sahel oriental. Seul un programme socialiste audacieux permettant de soulager la misère des masses rurales aurait pu les gagner ; mais les libéraux de Khartoum n’avaient que la « démocratie » et les « droits humains » à proposer à ces couches, qui étaient à peine en contact avec l’Etat. Les chefs tribaux réactionnaires ont rempli le vide et monté leurs bases contre la révolution. Alors que
la base des FAS a fraternisé avec les révolutionnaires, les FSR sont devenues les troupes de choc de la contre-révolution.
D’autre part, leur dirigeant – Mohamed Hamdan Dogalo, dit « Hemedti » – a compris qu’une grande opportunité s’ouvrait à lui. Ce simple chamelier s’est servi des FSR pour devenir l’un des hommes les plus puissants du pays. Le reste de la classe dirigeante, à Khartoum, l’avait constamment sous-estimé à l’époque où il établissait sa domination sur le Darfour. Mais la brutalité des FSR lui a gagné le soutien de la bourgeoisie, et il a commencé à nouer des alliances avec plusieurs puissances étrangères, comme les Emirats arabes unis, pour renforcer encore sa position.
A partir de 2013, il noue une improbable alliance avec l’Union européenne. L’UE cherchait désespérément à arrêter le flux de migrants en provenance d’Afrique de l’Est, et le Soudan était une importante voie de passage. Hemedti se présenta comme « Monsieur Migration », dirigeant la seule force capable de contrôler la frontière occidentale, si bien que l’UE lui tomba dans les bras. Ce pacte faustien déversa des centaines de millions d’euros dans les poches des FSR au cours des années 2010, et l’on vit jusqu’en 2022 des instructeurs militaires italiens entraîner les soldats des FSR à empêcher les réfugiés de partir vers l’Europe.
Les dirigeants des FAS étaient outrés de voir leur puissance et leur prestige menacés par les nomades tribaux des FSR. Mais, malgré la haine brûlante qui opposait ces deux groupes, ils firent front pour écraser la révolution.
Il se sont alliés pour écarter el-Bechir et ont gouverné le pays conjointement sous diverses formes, jusqu’en avril 2023, avant de s’entre-déchirer.
La grève générale de mai 2019
En avril 2019, la situation qui se développe est la suivante : les masses gagnent en confiance et en puissance ; elles ont renversé el-Bechir ; des Comités de résistance émergent à l’échelle nationale. La direction petite-bourgeoise de l’APS est sidérée par la révolution dont elle est le sommet. Prise de vertige, elle a constitué un « front populaire », les FFC, dont les dirigeants bourgeois cherchent immédiatement à négocier avec l’armée pour paralyser la révolution.
Les FAS et les FSR agissent rapidement après la chute d’el-Bechir. Elles constituent le Comité militaire de transition et font des offres contradictoires aux différentes composantes des FFC pour les monter les unes contre les autres. Elles jouent la montre afin de cimenter la contre-révolution.
La tactique de temporisation du Conseil militaire de transition a été qualifiée de « tajility » – de l’arabe tajil (retarder) et de l’anglais agility (agilité). Comprenant que le sit-in ne peut pas durer indéfiniment, le Conseil militaire fait en sorte d’écarter toutes les solutions pour miner l’élan révolutionnaire. En mai, il n’y a plus que des dizaines de milliers de manifestants, contre des centaines de milliers en avril.
Dans le même temps, la classe dirigeante orchestre une féroce campagne de calomnie contre le campement, qu’elle accuse d’être gangrené par la prostitution, d’être rempli de vendeurs de drogues et d’alcool, d’avoir aboli la loi et l’ordre. En réalité, seuls la loi et l’ordre bourgeois sont en train de s’effondrer. La nuit, les FSR attaquent le campement, frappant et assassinant des travailleurs dès qu’ils le peuvent.
Le 14 mai, le Conseil militaire de transition annonce un accord avec les FFC. Il prévoit trois années de gouvernement civil-militaire, suivies d’élections réservant d’office un tiers des sièges aux forces réactionnaires. Au nom de cet accord, le Conseil militaire exige que le campement soit démantelé.
Les travailleurs sont furieux : l’accord leur demande de renoncer purement et simplement à la révolution. Sous l’immense pression des masses, l’APS dénonce la capitulation du reste des FFC et accepte d’organiser une démonstration de force, sous la forme d’une grève générale massive de 48 heures.
Le 28 mai, le Soudan est paralysé.
La grève lancée par l’APS compte parmi les plus puissantes mobilisations de la classe ouvrière dans l’histoire. Dans la capitale, elle est suivie à près de 100 %. A travers le pays, tous les secteurs sont touchés : les hôpitaux, les raffineries, les banques, les ministères, les aéroports, les minoteries, etc.
La grève connaît un immense succès parmi les fonctionnaires – de la Banque centrale à l’administration fiscale en passant par le ministère du Travail. Cela pose nettement la question du pouvoir : si les travailleurs qui font tourner la machine d’Etat préfèrent obéir aux dirigeants de la grève plutôt qu’au gouvernement, qui gouverne véritablement le pays ?
Les uns après les autres, les comités de grève publient des résolutions proclamant leur volonté de se battre jusqu’au bout. Par exemple, le comité de grève de Port-Soudan déclare :
« Nous réaffirmons notre disposition à obéir à toutes les décisions de l’APS pour rétablir un véritable gouvernement civil. Nous déclarons notre disponibilité à la désobéissance civile et à la grève politique jusqu’à ce que l’autorité soit remise aux civils. Comme nous l’avons déjà dit, c’est à vous de décider et à nous d’agir. »
Les piquets de grève du matin se changent l’après-midi en rassemblements de masse. Les menaces de l’appareil répressif de l’Etat n’y peuvent rien : la force des travailleurs semble inarrêtable.
Les FSR tentent de reprendre le contrôle par la terreur. Elles attaquent la compagnie d’électricité pour empêcher les travailleurs de faire grève et arrêter leurs dirigeants. Mais les travailleurs résistent et menacent de couper l’électricité aux bâtiments des FSR en cas d’arrestations. Les réactionnaires sont contraints de reculer.
La leçon est claire : pas une roue ne tourne, pas une ampoule ne brille, pas un téléphone ne sonne sans l’aimable permission de la classe ouvrière. Lorsqu’elle déploie toute sa force, rien ne peut l’arrêter.
Mais en l’occurrence, elle ne peut pas déployer toute sa force. La grève n’est pas intégrée à une campagne et une stratégie visant à renverser les chefs militaires et l’appareil d’Etat bourgeois sur lequel ils s’appuient. Il s’agit seulement de convaincre les militaires de se retirer et de céder la place à un gouvernement libéral-démocratique. Mais les libéraux des FFC ont déjà signé l’accord, et c’est précisément cet accord que les travailleurs rejettent.
Les dirigeants de l’APS ne défendent pas un programme politique ouvrier et indépendant. Ils ne sortent pas des limites de la démocratie bourgeoise – qui implique forcément, au Soudan, un gouvernement militaire avec, au mieux, un porte-parole civil. Les militaires en sont conscients : ils ne craignaient ni les FFC, ni les dirigeants de l’APS. Ils ne craignent que les masses, qui sont le moteur de la révolution. La grève générale de mai n’est pas parvenue à renverser les militaires – et ceux-ci ne veulent pas offrir une autre chance aux travailleurs.
Le fouet de la contre-révolution
En mai, les travailleurs ont osé montrer leur force. Les militaires en concluent qu’il faut recourir à la terreur pour leur donner une leçon : le campement doit disparaître.
Le 3 juin, à 5 heures du matin, des milliers de policiers et de soldats des FSR se regroupent à l’extérieur du campement, armés d’AK-47, de fouets et de matraques. Au signal, ils déchaînèrent la terreur.
Pendant deux heures, les FSR parcourent le campement et abattent de sang-froid hommes, femmes et enfants. Ils en fouettent d’autres jusqu’à la mort, pour les humilier. Ils violent des femmes. Ils attachent des pierres aux corps des agonisants et les jettent dans le Nil. Certains sont tués à coups de machettes.
A 7 heures, plus de 200 révolutionnaires ont été massacrés. Le campement est couvert d’essence et réduit en cendres. Le nuage de fumée, au-dessus de Khartoum, signale à toute la ville ce qui vient de se produire.
Dans la foulée, les FSR repartent à moto et sèment la terreur à travers la ville. Ils fouettent à mort des manifestants, pillent des boutiques, incendient et ravagent des quartiers.
Contrairement aux apparences, la terreur n’est pas une méthode irréfléchie. C’est une stratégie politique de la classe dirigeante pour soumettre les travailleurs par la peur. La bourgeoisie dit aux travailleurs : « nous sommes forts, vous êtes faibles ; vous n’avez pas d’autre choix que de vous soumettre. »
Pendant que les FSR usent du bâton, les FAS agitent la carotte. Elles annoncent l’annulation des négociations avec les FFC. Elles reprochent aux FFC d’avoir accepté de renvoyer les élections à dans quatre ans, et proposent de les préparer immédiatement pour que le scrutin se tienne dans neuf mois. Les FAS espèrent que les travailleurs accepteront cette apparente concession, de peur que la terreur n’empire.
Mais les travailleurs ne se laissent pas intimider. Ils inondent les rues le 7 juin, après la prière du vendredi, et n’appellent à rien moins que la chute de la junte militaire. Beaucoup avancent le mot d’ordre de grève générale. Dans ces conditions, l’APS répudie l’accord et annonce qu’elle va organiser la plus grande marche de l’histoire du Soudan le 30 juin, pour les 30 ans du coup d’Etat d’el-Bechir.
Palliant la coupure des réseaux sociaux, les dirigeants de l’APS parcourent le pays pour faire connaître cette initiative. Puisque les manifestations sont interdites, ils travaillent en lien avec les Comités de résistance locaux ; ils profitent des veillées funèbres et des enterrements pour mobiliser les masses.
Dès le 9 juin, une nouvelle grève générale bloque les aéroports, les banques, les hôpitaux et les usines. Des rassemblements de masse sont convoqués, et le peuple s’y rend malgré les gaz lacrymogènes et les tirs à balles réelles.
Le 30 juin, ils sont un million à manifester en criant :
« Liberté ! Gouvernement civil ! La révolution ne fait que commencer ! »
« Ce ne sont pas les balles qui tuent – c’est le silence ! »
Malgré toutes les tentatives de répression, cette immense mobilisation paralyse la contre-révolution. De nouveau, la puissance et l’initiative sont du côté des révolutionnaires. Mais l’initiative ne suffit pas. Il faut aussi une stratégie et une direction. Et il n’y en a toujours pas.
La trahison de juillet
Le 30 juin 2019, les militaires pourraient être renversés sans difficulté. C’est une nouvelle possibilité de transférer le pouvoir entre les mains des travailleurs.
Mais les dirigeants de l’APS sont fermement convaincus qu’il faut une vaste coalition avec les libéraux – et donc, dans les faits, une alliance avec l’armée. Tout au long de la révolution, ils redoutent la possibilité d’une guerre civile. A chaque étape, ils s’en tiennent au pacifisme et se félicitent du fait que les révolutionnaires ne sont pas armés, même face à la violence la plus brutale.
Les appels au pacifisme ne sont pas la voie vers la paix, mais la garantie de la défaite et de massacres à plus grande échelle. A l’époque, nous écrivions :
« Si la révolution est vaincue, les FSR n’auront aucun scrupule à déchaîner la plus sanglante des guerres civiles pour maintenir l’élite soudanaise au pouvoir. »
Cette prédiction s’est avérée exacte. L’échec du renversement des militaires a ouvert la voie à la Troisième Guerre civile soudanaise, la plus sanglante catastrophe de l’histoire du pays. La violence n’est pas un choix politique : c’est la conséquence logique de la lutte entre les classes. Le refus de toute forme de violence, en toutes circonstances, ne fait que désarmer la révolution. Il offre les masses en pâture à la classe dirigeante. A l’étape décisive où se trouvait la lutte au Soudan, cette erreur était impardonnable.
Les platitudes morales ne suffisaient pas. Il aurait fallu briser le monopole de l’Etat capitaliste sur la violence à travers la formation de milices de défense des travailleurs par les Comités de résistance. Ces milices auraient permis d’engager la transmission complète du pouvoir à la classe ouvrière.
Paradoxalement, il y aurait certainement eu moins de sang versé si les dirigeants avaient propagé moins d’illusions pacifistes. Leur apologie de la « non-violence » a préparé la trahison de juillet, puis la guerre civile actuelle.
La fétichisation du pacifisme n’est pas ancrée dans les traditions des masses soudanaises : elle a été cultivée par les libéraux occidentaux après le soulèvement manqué de 2013. Des ONG comme Freedom House et le United States Institute of Peace – deux instruments du soft power américain – se sont rapprochées des « révolutionnaires » de la gauche soudanaise. Elles voulaient s’attirer les faveurs des probables successeurs du régime, car les Etats-Unis ont largement perdu leur influence dans le pays en soutenant la sécession du Sud-Soudan.
Six années durant, Freedom House et consorts ont œuvré à recruter et former de jeunes dirigeants issus des masses. Ils ont organisé des formations sur les tactiques non violentes et sur la théorie politique libérale. Certains participants ont été sélectionnés et envoyés à l’étranger, courtisés et choyés pour acheter leur allégeance. Il s’agissait de cultiver une nouvelle génération de dirigeants loyaux au libéralisme et à l’Occident. En l’absence d’une direction de gauche, l’opération a porté ses fruits. Nombre de figures de l’APS et des FFC étaient des cadres libéraux façonnés par l’impérialisme américain.
Au début de la révolution, quand l’APS hésite entre la lutte pour renverser le régime et la lutte pour augmenter les salaires, les agents formés à l’étranger défendent la seconde option. Ils deviennent les plus fervents défenseurs du pacifisme et les adversaires les plus résolus de l’autodéfense ouvrière.
Les impérialistes exercent leurs pressions par d’autres moyens. Les Etats-Unis, les Emirats arabes unis, la Grande-Bretagne et l’Arabie saoudite redoutent que la vague révolutionnaire ne gagne toute la région. Quand les FFC prétendent que seul un accord de partage de pouvoir avec l’armée peut empêcher la guerre civile, les dirigeants de l’APS cèdent et déclarent : « Nous n’avons pas d’autre choix ». Ils sont incapables d’envisager une issue qui ne convient pas à une fraction – au moins – de la bourgeoisie.
Le 9 juillet 2019, les FFC annoncent être tombés d’accord sur la formation d’un gouvernement « technocratique » de transition. Son Conseil de souveraineté serait composé de cinq représentants civils des FFC, cinq officiers et un membre supposément « neutre ». Il s’avéra, par la suite, que le dirigeant « neutre » est un général à la retraite. Le Conseil doit être dirigé par un militaire, et les élections se tenir dans trois ans.
Six mois de lutte héroïque de la classe ouvrière soudanaise ont débouché sur une simple révolution de palais. Omar el-Bechir est remplacé par Abdallah Hamdok, un économiste libéral précédemment employé par l’ONU et qui n’a joué absolument aucun rôle dans la révolution. La machinerie de l’Etat capitaliste est intacte.
Hamdok sera au pouvoir pendant deux ans et demi. Il n’y accomplira absolument rien.
Hamdok : le libéral impuissant
Abdallah Hamdok a été choisi parce qu’il semble plaire à tout le monde. Il a été membre du Parti Communiste dans sa jeunesse, mais a depuis longtemps troqué sa carte du parti contre le costume trois-pièces d’un commissaire de l’ONU. Les militaires savent qu’il ne représente aucun danger : il est si malléable qu’el-Bechir a même envisagé d’en faire son conseiller économique en 2018.
Les masses célèbrent sa nomination comme une grande victoire. Quant aux militaires, ils savent qu’ils le contrôlent et pourront l’empêcher de mener des réformes trop radicales. Ils le lui font savoir en refusant de lui accorder une résidence à son arrivée à Khartoum. Le premier ministre est contraint de démarrer son mandat dans un appartement prêté par un ami.
En matière économique, Hamdok n’est pas différent d’el-Bechir. Il coupe allègrement les aides à la classe ouvrière, qu’il considère comme un gâchis d’argent, et refuse de baisser d’un centime les vastes dépenses militaires. Il laisse l’économie entre les mains corrompues des capitalistes locaux et internationaux. Khartoum est sillonnée de files d’attente alimentaires et soumise à de longues coupures de courant. Faute de carburant, les tracteurs stationnent le long du Nil.
L’inflation atteint bientôt les 363 %, et la dette publique franchit les 200 % du PIB.
En matière de droits civiques, Hamdok se soumet aux militaires. Il continue de censurer la presse, utilise l’appareil d’Etat pour espionner les principaux militants de la révolution, et refuse toute enquête sur le massacre du 3 juin.
Les Comités de résistance représentent toujours une menace, mais ils sont en train de se démoraliser, et Hamdok manœuvre adroitement pour les diviser. L’idée d’en faire des organisations caritatives gagne du terrain. Au lieu d’être les organes d’un nouvel Etat ouvrier, ils serviront (en théorie) à fonder un nouvel Etat-providence.
Le gouvernement de transition encourage activement cette réorientation. Il reconnait les Comités de résistance comme des corps administratifs auxiliaires associés à l’Etat ; il incite la population à s’adresser à eux pour les biens de première nécessité – carburant, nourriture, médicaments – en particulier pendant la pandémie, qui tue 16 000 personnes dans la seule ville de Khartoum.
En conséquence, les Comités de résistance sont débordés. Au lieu d’expliquer patiemment le véritable rôle de Hamdok, au lieu de défendre un programme pour le remplacer par le contrôle ouvrier, les révolutionnaires les plus dévoués sont absorbés par le travail caritatif. Ce qui fut l’embryon d’un Etat ouvrier sombre désormais dans une lutte quotidienne pour répondre aux besoins urgents d’une société à l’agonie. Son potentiel révolutionnaire est lentement étouffé sous le poids de la catastrophe humanitaire qu’il tente de combattre.
Le prétendu « compromis » avec les FAS et les FSR est une capitulation en règle. Les généraux détiennent tout le pouvoir. Hamdok n’est qu’une marionnette au sommet d’une puissante machine d’Etat qu’il ne contrôle pas. Le « Docteur en économie » n’a même pas voix au chapitre dans le « Comité de lutte contre la crise économique », où l’ambitieux chamelier Hemedti tranche toutes les questions.
L’impuissance de Hamdok ne découle ni de sa personnalité, ni de la puissance des militaires, mais de sa position de classe. Les libéraux savent que s’ils veulent écarter les militaires du pouvoir au profit d’un Etat libéral-démocratique, il faudra mobiliser les travailleurs et la jeunesse. Mais ils savent aussi qu’une fois mobilisées, les masses ne se contenteront pas d’une démocratie formelle.
Dans la démocratie, les masses voient surtout un moyen d’améliorer leurs conditions de vie. Or, les libéraux ne peuvent pas répondre aux revendications des travailleurs, car le capitalisme soudanais se débat dans une crise économique inextricable. Si la révolution n’est pas arrêtée, elle ira au-delà de la démocratie libérale : elle commencera à s’attaquer à la grande propriété privée et à la classe capitaliste elle-même, sous la pression des masses. Seule l’armée est en mesure d’y faire obstacle.
Les libéraux sont donc confrontés à cette alternative : soit ils établissent une démocratie et risquent d’être débordés par les travailleurs, soit ils laissent les militaires dominer l’appareil d’Etat, diriger la société et, au passage, détourner des milliards à leurs profits.
Au regard de l’immense puissance des travailleurs, la faiblesse des capitalistes et leur incapacité à faire avancer la société d’un pouce les conduisent à chercher leur salut dans un « homme fort » issu de l’armée.
Le coup d’Etat de 2021
Deux années du gouvernement Hamdok ne règlent strictement rien. Suivant les termes de la trahison de juillet 2019, des élections doivent se tenir au printemps 2022. Mais les militaires ne veulent pas prendre le risque de s’exposer à l’expression électorale des masses. Le lundi 25 octobre 2021, al-Burhan, des FAS, propose à Hamdok de constituer un nouveau gouvernement, d’annuler les élections et de soumettre le Soudan à une ferme dictature militaire.
A la surprise d’al-Burhan, Hamdok refuse, car il juge le coup d’Etat impossible sans le soutien des Etats-Unis. Or, au cours du week-end, l’ambassadeur américain prévient al-Burhan que dans l’éventualité d’un coup d’Etat, les Etats-Unis couperont 700 millions de dollars d’aides, excluront le Soudan de la Banque mondiale et lui imposeront d’autres sanctions.
Mais al-Burhan est déterminé. Poussé par al-Sissi, qui a fait la même chose en 2013 pour écraser la Révolution égyptienne, al-Burhan relève le défi lancé par les Américains – et s’empare du pouvoir.
Il fait enlever Hamdok et annonce à la télévision nationale la suspension de tous les vols, la coupure d’Internet et la mise en place d’un Etat d’urgence jusqu’aux prochaines élections, annoncées pour juillet 2023.
Al-Burhan veut mettre le Soudan devant un fait accompli. Mais la classe ouvrière ne l’entend pas ainsi.
L’annonce du coup d’Etat réveille la révolution. Les Comités de résistance y puisent un nouveau souffle. L’APS et le Parti Communiste convoquent des grèves générales. Les syndicats appellent à la désobéissance civile ; un million de personnes y répondent.
Al-Burhan réagit à cette résistance en annonçant la dissolution des syndicats. Il mobilise de nouveau les FSR pour dompter le peuple par la terreur.
Mais les masses sont prêtes à se battre. Elles crient : « Les révolutionnaires et le peuple libre continueront d’avancer ! », « Les révolutionnaires ne craignent pas les balles ! », « Le peuple est le plus fort ! » et « La retraite n’est pas une option ! »
Cinq jours après l’annonce du coup d’Etat, 4 millions de travailleurs sont en grève, déterminés à stopper les généraux. Le régime fait arrêter des milliers de personnes parmi celles qui ont manifesté en bravant les tirs à balles réelles.
Sous l’énorme pression des événements, l’APS adopte un programme bien plus radical que précédemment : le renversement complet des militaires, leur remplacement par un gouvernement civil exclusivement composé des forces révolutionnaires, la dissolution des FAS et des FSR, ainsi que la mise en accusation de leurs dirigeants pour crimes contre la révolution.
Mais le manque de clarté politique de l’APS reste flagrant. Elle n’explique pas comment réaliser ce programme sans une insurrection ouvrière, sans armes et sans un nouvel Etat pour remplacer l’ancien. Elle donne même une couverture de gauche à Hamdok en le félicitant pour avoir refusé de soutenir le coup d’Etat. Cela va s’avérer fatal.
Le 21 novembre, un mois après son enlèvement, Hamdok apparait – tremblant et déboussolé – aux côtés d’Hemedti et al-Burhan. Il annonce qu’ils ont conclu un accord : il va diriger un nouveau gouvernement technocratique jusqu’aux élections, reportées à juin 2023, à condition que la résistance prenne fin.
La droite des FFC annonce aussitôt qu’elle soutient cet accord. La gauche le rejette, mais n’avance aucune perspective de transformation sociale. Elle continue de recommander les méthodes les plus pacifiques et de rejeter l’armement des travailleurs.
Les Conseils de résistance de Khartoum déclarent : « Nous avons le devoir de résister [aux généraux] jusqu’à la victoire ou jusqu’à ce qu’ils nous aient tous tués et règnent sur un pays vidé de sa population. » En l’absence d’un solide plan de bataille, cela revient à envoyer les masses à l’abattoir.
Les dirigeants ne proposant aucune perspective concrète, la participation à la grève diminue. Les gens ne risquent pas la mort de bon cœur : ils ont besoin d’espérer que leurs actions vont changer l’histoire. Trois années de direction pacifiste et petite-bourgeoise ont miné cet espoir, et il n’y a pas de parti révolutionnaire pour ouvrir un chemin.
Le 3 janvier 2022, une fois les masses rentrées chez elles, Hamdok présente sa démission, laissant tout le pouvoir aux FAS et aux FSR. Les appels et les luttes pour un gouvernement civil ne sont parvenus qu’à renforcer la dictature des militaires. En permettant à ces tyrans de se maintenir au pouvoir, les illusions pacifistes ont directement ouvert la voie à la plus sanglante guerre civile de l’histoire du Soudan.
Les travailleurs ont été conduits dans une impasse. Sans issue, leur énergie s’est dissipée en démoralisation. Les FSR poursuivent leur campagne de terreur. Ils attaquent les travailleurs à coups de lacrymogènes, de matraques, de balles et de mitrailleuses anti-aériennes. Ils vont jusqu’à cibler des travailleurs en deuil lors des enterrements, où des véhicules blindés écrasent les participants.
Cependant, l’élément décisif du coup d’Etat d’octobre n’est pas la terreur à grande échelle ; c’est l’absence d’une direction résolue, dotée d’un plan de bataille clair et offensif. C’est cela qui a fini par épuiser les travailleurs.
La victoire de la contre-révolution
Le mois de janvier 2022 marque le point culminant de la contre-révolution. Les travailleurs du Soudan n’ont pas été écrasés physiquement par les généraux, mais conduits dans l’impasse par leurs propres dirigeants. Trois années de courage et de sacrifices ont débouché sur un nouveau coup d’Etat militaire.
Après trois ans de luttes intenses, les masses sont épuisées et démoralisées. Les appels à l’action se multiplient au début du printemps 2022, mais ils mobilisent de moins en moins de monde. L’espoir s’est évanoui. Personne n’explique clairement ce qui est en train de se passer, et personne n’offre une solution crédible.
Les FAS et les FSR sont parvenus à mater aussi bien les libéraux que les révolutionnaires. Ils ont affermi le règne de l’épée, mais il reste à décider quelles mains vont la tenir. Une fois la classe ouvrière écartée, les généraux commencent à disputer le butin taché du sang du peuple soudanais. Plus la défaite des masses parait complète, plus s’intensifient les affrontements entre les vainqueurs.
Al-Burhan offre un cadeau empoisonné aux FSR en leur proposant d’intégrer les FAS – sous son commandement. Malgré les services qu’ils lui ont rendus, la clique de Khartoum considère toujours les FSR comme une bande de bergers tribaux arriérés.
Mais Hemedti n’a pas l’intention de céder. Il a consolidé sa base dans le Darfour et s’est enrichi grâce aux vastes mines d’or de l’Ouest. Il a fait ses preuves, comme limier de la contre-révolution, et a tissé des alliances à l’étranger – en particulier avec les Emirats arabes unis, qui convoitent la corne de l’Afrique. En janvier 2022, l’ancien chamelier de province est devenu l’homme le plus puissant du Soudan. Il ne compte pas laisser al-Burhan menacer sa position.
La lutte pour devenir le « Bonaparte en chef » du Soudan est lancée. C’est la base de la guerre civile qui va commencer.
Le 16 avril 2023, les FSR se sentent prêtes à attaquer les FAS. Elles tirent le coup d’envoi de la Troisième Guerre civile soudanaise avec des avions de chasse et des chars d’assaut. En deux semaines, elles contraignent 800 000 personnes à l’exil en propageant la famine. Des femmes enceintes meurent de faim. C’est la pire famine depuis quarante ans à l’échelle mondiale. 24,6 millions de personnes manquent de nourriture et 2 millions sont en situation de famine ou de quasi-famine. En janvier 2025, le syndicat des médecins du Soudan estime que 522 000 enfants sont morts de malnutrition.
En deux ans, les deux camps ont porté la barbarie à de nouveaux sommets. Ils ont mis la torture, les castrations, les décapitations et l’esclavage à l’ordre du jour. Ils sont allés jusqu’à violer des bébés d’un an. La violence sexuelle est devenue une arme de guerre.
Les FSR consolident leur règne dans l’Ouest du pays. Dans le Darfour, ils reprennent leur campagne génocidaire contre le peuple Masalit en exploitant les divisions entre les éleveurs nomades arabes et les bergers noirs africains. En 2005, ils avaient commis une campagne de viols de masse systématiques pour éradiquer la population africaine. Cette fois-ci, ils s’y sont pris plus directement en exécutant les hommes africains sans distinction d’âge. Des femmes réfugiées au Tchad sont arrivées en portant leurs garçonnets morts sur leurs dos, la tête percée d’une balle.
Par le passé, un conflit de cette ampleur se serait autant joué dans les couloirs de Washington que sur le champ de bataille. Après tout, ce sont les Etats-Unis qui ont conclu l’accord de paix de 2005. Ils ont mis fin à la Deuxième Guerre civile soudanaise en coupant le pays en deux. Mais le déclin relatif de l’impérialisme américain a permis à de plus petites puissances de faire valoir leurs intérêts dans la région, indépendamment de la politique étrangère des Etats-Unis. Au Soudan, ces puissances cherchent à prendre le contrôle des voies commerciales de la mer Rouge, des terres fertiles de la vallée du Nil et de l’or de l’Ouest – dont la valeur augmente à mesure que s’effrite la domination du dollar.
Un nombre impressionnant de puissances sont intervenues. Les Saoudiens ont systématiquement soutenu les FAS, tandis que les Emirats arabes unis, cet impérialisme montant, devenaient les principaux alliés des FSR. La liste des acteurs étrangers est considérable : le Qatar, l’Egypte, la Turquie, l’Ethiopie, l’Erythrée et le Tchad ont tous joué un rôle. Par ricochet, la paix de quatre ans, au Sud-Soudan, menace de basculer à son tour dans une nouvelle guerre civile.
Pour couronner ce chaos, la Russie est d’abord intervenue aux côtés des FSR afin de sécuriser ses approvisionnements en or et contourner les sanctions occidentales. Pour contrer cette manœuvre, l’armée ukrainienne est intervenue aux côtés des FAS, ce qui a donné lieu à des scènes spectaculaires où des mercenaires russes affrontaient des forces spéciales ukrainiennes dans les rues de Khartoum.
Par la suite, les impérialistes russes ont changé de camp afin de défendre leur accès à Port-Soudan. Abandonnant les FSR, ils se sont ralliés aux FAS, donnant lieu à des scènes encore plus spectaculaires, où des mercenaires russes combattaient aux côtés de forces spéciales ukrainiennes.
Une analyse détaillée de la Troisième Guerre civile dépasse les limites de cet article. Ce qui est sûr, c’est que la classe ouvrière soudanaise a subi une défaite catastrophique. Il faudra des années – peut-être des décennies – et des développements colossaux, au Soudan comme à l’échelle internationale, pour qu’elle recouvre ses forces.
Dans l’immédiat, la barbarie a pris le dessus et se répand chaque jour par-delà les frontières du pays.
Socialisme ou barbarie
Ces horreurs auraient pu être évitées – diront les pacifistes et les lâches – si les masses n’avaient pas lutté pour leur liberté. Mais le capitalisme lui-même est une horreur sans fin. La crise au Soudan n’est pas née de la révolution : c’est la révolution elle-même qui est née de la profonde crise de la société soudanaise.
Si les travailleurs ne s’étaient pas mobilisés, qui aurait arrêté l’effondrement économique, alors que l’inflation dépassait déjà les 100 % en 2018 ? Qui aurait pu empêcher la classe dirigeante de se fragmenter, alors que le dictateur avait créé deux armées concurrentes pour sauver son pouvoir ? Qui aurait empêché les puissances régionales d’intervenir – alors qu’elles sèment déjà la destruction au Yémen, au Tigré, au Sud-Soudan et en RDC ?
Tous ces développements découlent de la crise systémique qui ronge le capitalisme mondial depuis l’effondrement de 2008.
Cette crise a ouvert une nouvelle ère d’instabilité, une période d’affrontements réguliers entre une bourgeoisie incapable de développer les forces productives et une classe ouvrière constamment trahie par ses dirigeants. La situation mondiale est organiquement instable, marquée par des oscillations brutales et de brusques retournements.
La révolution soudanaise est passée plus près d’une victoire – c’est-à-dire de la formation d’un gouvernement des travailleurs – que tout autre mouvement récent. On ne pouvait attendre plus de courage, de détermination et de résilience de la part de la classe ouvrière soudanaise. Mais en l’absence d’une authentique direction révolutionnaire, le mouvement a été désarmé, à plusieurs reprises, par les illusions bourgeoises et petites-bourgeoises.
On ne peut pas imputer cet échec aux défauts personnels des dirigeants du mouvement. C’était inévitable en l’absence d’un parti révolutionnaire construit en amont – c’est-à-dire d’un parti sachant résister aux pressions de la société bourgeoise, doté de cadres formés et capable d’unifier les masses travailleuses, à l’échelle nationale, autour d’un programme révolutionnaire cohérent. Sans un tel parti, même le plus héroïque des soulèvements est contraint de plier sous le poids de la classe dirigeante.
L’échec de la Révolution soudanaise a ouvert la voie à des horreurs inouïes. Mais le Soudan n’est pas une exception : c’est un avertissement. Le mot d’ordre « socialisme ou barbarie » n’est pas une affirmation théorique abstraite ; c’est l’alternative concrète, réelle, qui s’offrait au Soudan en 2019. En l’absence d’une direction révolutionnaire, ce fut la barbarie. Et cette alternative se reposera de nombreuses fois.
La vieille taupe de la révolution continue de creuser – à travers l’Afrique et le Moyen-Orient, mais aussi vers le Nord, au cœur de l’impérialisme. Les secousses qui ont agité Khartoum en 2019 finiront par faire trembler les centres du capitalisme mondial.
Mais la question demeure : les forces de la révolution seront-elles prêtes, ou laisseront-elles l’histoire se répéter ?
La Révolution soudanaise est riche en leçons : il serait impardonnable de ne pas les absorber. Le combat entre la révolution et la contre-révolution continuera de resurgir à une échelle toujours plus vaste. Nous vaincrons, sans l’ombre d’un doute – mais seulement si nous sommes suffisamment préparés.

